Discours sur la vacuité : Voir avec sagesse

Nous poursuivons notre chantier. Nous explorons les mêmes espaces que lors des retraites précédentes, particulièrement les deux dernières. L’objectif de ces cinq retraites était d’offrir un survol organisé de différents chapitres du bouddhisme, sans entrer dans le détail tant le sujet est vaste. Il s’agit d’acquérir une vision plus complète de l’approche du Bouddha et de ma propre spiritualité.

Ce survol manque probablement d’informations pour être totalement cohérent. Mais je ne pense pas que nous arriverons à une cohérence parfaite lors de ces retraites, ni que ce soit le but. Comme le disait Confucius : « Je ne cherche pas à connaître les réponses. Ce que je cherche, c’est comprendre les questions. » Cette attitude est fondamentale. Si nous arrêtons de chercher désespérément des réponses pour d’abord comprendre les questions, nous faisons un pas crucial. Il s’agit de saisir quelles sont les bonnes questions et ce qu’elles signifient réellement, avant même de chercher des réponses.

Un chantier de déconstruction

J’utilise souvent le mot « chantier ». On imagine un chantier comme un lieu où l’on construit quelque chose. Ici, c’est un chantier de déconstruction. Nous déconstruisons quelque chose. Cette approche de l’esprit est complètement chaotique. Le but est de créer de l’incertitude, de ne plus être certain de ce dont on était certain auparavant.

Cela n’est pas facile. Lorsqu’on entend un enseignement, on a tendance à essayer de le faire cadrer avec ce qu’on sait déjà. Peu à peu, l’enseignement devient une confirmation de nos connaissances existantes. Nous sommes capables d’entendre tout à fait autre chose que ce qui est dit, simplement pour que cela colle avec notre savoir actuel. Ainsi, nous renforçons ce que nous savons déjà au lieu de le remettre en question. Nous ne faisons pas comme Confucius : nous cherchons des réponses, du solide, quelque chose sur lequel nous appuyer.

Emmanuel Kant disait : « On reconnaît l’intelligence d’un homme à la quantité d’incertitude qu’il est capable de supporter. » Si tout va bien, en partant d’ici, vous devriez avoir plus d’incertitude qu’en arrivant. C’est cela le processus dynamique. Une fois qu’on a une certitude, la recherche est finie. Pourquoi chercher si l’on sait déjà ? Une fois rempli de savoir, on est bloqué. Pour aller plus loin, il faut détruire ce savoir. Ce savoir a peut-être eu son utilité, il était un tremplin, une manière de voir juste à un moment donné. Mais il faut maintenant le détruire pour progresser.

René Descartes nous disait qu’il faut cultiver le doute. Il est important de douter de ce qu’on sait. Est-ce qu’on le sait vraiment ? Comment le sait-on ? S’il y a de la confusion dans ce qui se dit, c’est parce qu’on ouvre des portes dans des domaines qui ne nous ont pas encore atteints. Il ne peut rien y avoir d’autre que de la confusion. Les questions profondes disparaîtront peut-être un jour, non pas parce qu’on y trouve des réponses, mais parce qu’à un moment donné, elles ne se poseront plus ; quelque chose aura pris leur place.

Niels Bohr, physicien et prix Nobel au cœur de l’émergence de la physique quantique, disait : « Si vous avez bien compris ce dont je parle, c’est probablement que je me suis mal exprimé. » Il prenait la responsabilité d’avoir rasé une vérité pour qu’elle rentre dans notre cadre conceptuel déjà établi. Ici, il faut se permettre de ne pas comprendre et d’accueillir de nouvelles questions.

La nature de la réalité et le tétralemme

Dans un discours fondateur pour l’école bouddhiste Chittamatra, le Bouddha tient une phrase radicale : « Les choses apparentes extérieures à l’esprit n’existent pas. Elles sont l’esprit sous diverses formes, apparaissant à lui-même. » Bien que le Bouddha ait souvent adapté son enseignement au public et évité ces extrêmes, cette phrase soulève une question cruciale sur la réalité des perceptions.

Le mathématicien français Poincaré disait : « Une réalité complètement indépendante de l’esprit qui la conçoit, la voit ou la sent, est une impossibilité. Même s’il existait un monde extérieur, il nous serait à jamais inaccessible. »

Pour parler de l’existence ou de la non-existence des choses, il faudrait déjà définir ce que signifie « exister ». Que veut dire exister ? Un rêve existe-t-il ? De quelle manière ? Y a-t-il différentes formes d’existence ? Certaines choses existent-elles plus que d’autres ?

Dans le bouddhisme, le Bouddha utilisait souvent le tétralemme pour ce genre de questions, une logique également utilisée dans la philosophie grecque et l’Inde ancienne. Le tétralemme nous est malheureusement inconnu car nous fonctionnons avec le dilemme : deux réalités, deux possibilités. La réalité existe ou n’existe pas. Dans les philosophies orientales, il y a quatre possibilités :

  1. Quelque chose existe.
  2. Quelque chose n’existe pas.
  3. Quelque chose existe et n’existe pas à la fois.
  4. Quelque chose n’est ni existant ni non existant.

Notre esprit, héritier de la pensée scientifique, est formé pour voir toutes choses de façon duelle : fumeur ou non-fumeur, bête ou intelligent, gentil ou méchant. Nous n’envisageons pas la possibilité des deux à la fois ou d’aucun des deux. Cette vision est extrêmement réductrice et rend difficile l’exploration de questions fines comme l’existence de la réalité. Le Bouddha tentait généralement d’éviter ces extrêmes.

Lorsqu’un brahmane demandait au Bouddha : « Le soi existe-t-il ? », le Bouddha répondait : « On ne peut pas vraiment dire ça. »
« Alors n’existe-t-il pas ? »
« On ne peut pas vraiment dire ça non plus. »
« Est-il à la fois existant et non existant ? »
« On ne peut pas vraiment dire ça non plus. »
« Est-il ni existant ni non existant ? »
« On ne peut pas vraiment dire ça non plus. »

En refusant les quatre options, le Bouddha laissait la question ouverte, ne déterminant rien. Cette indétermination créait une dynamique empêchant de figer le soi dans l’une ou l’autre catégorie. C’est dans ce cadre de pensée que prend place la vacuité.

Vacuité n’est pas vide

Pour nous, la vacuité signifie souvent « rien ». C’est tout ou rien. Cette vision nous vient notamment du XVIe siècle et de la révolution scientifique, avec Descartes. La réalité est devenue empirique : ce qui est perceptible par les cinq sens existe ; ce qui ne l’est pas n’existe pas. Ce qui n’est pas pesable, quantifiable, testable ou observable n’existe pas.

Bien que la science ait évolué (pensons à l’atome, non observable mais accepté), notre pensée reste influencée par l’empirisme et le dualisme cartésien (esprit vs matière). Pour nous, « réel » veut dire « solide ». Quand nous entendons « vacuité », nous imaginons l’absence de tout ce qui est solide, le vide complet.

Or, vacuité ne veut pas dire vide. Dans l’esprit asiatique, la vacuité n’est pas l’absence totale. C’est pourquoi l’on dit que « le vide est plein ». Le concept de zéro, inventé en Inde, a mis très longtemps à être accepté en Occident, où il était considéré comme satanique. Dieu était l’Un, le Tout ; le néant était le diable. Notre système duel (oui/non) peine à appréhender la vacuité.

Dans les cultures asiatiques, la réalité est perçue comme moins solide. Le concept de Maya (l’illusion) décrit le monde comme un mirage. Le Bouddha disait : « Le monde est comme un mirage et la conscience comme un grand magicien. » En Inde, il y a le Lila, le grand théâtre divin. Les Indiens se sentent comme des acteurs dans un théâtre avec un rôle défini. Ce n’est pas une histoire au sens occidental ; c’est leur mode de pensée qui influe sur leur perception. Leur monde étant moins solide, il y a plus de place pour la vacuité. Ce n’est pas l’absence de tout, car le « tout » n’était déjà pas total.

Approches de la vacuité

Plusieurs approches permettent de comprendre la vacuité :

1. L’impermanence

Réaliser que tout a un début, une durée et une fin désolidifie notre perception de la réalité. Peu à peu, le monde nous semble plus inconsistant.

2. L’interdépendance

C’est le principe selon lequel rien n’existe par soi-même. Un arbre n’existe pas sans les nuages, la montagne, l’univers, le bûcheron, le riz mangé par le bûcheron, etc. Chaque chose existe parce que tout le reste existe. Une chose n’a pas d’existence propre ; elle est là parce que d’autres choses sont là.

Nisargadatta Maharaj disait : « Il n’existe qu’une seule réalité dans laquelle rien n’a d’existence indépendante. » Chaque chose est vide d’existence propre. Cela ne signifie pas qu’elle n’existe pas, mais qu’elle n’existe pas de la manière indépendante que nous lui prêtons intuitivement.

On peut appliquer cela à notre corps, à nos émotions, à la politique mondiale. Une émotion dépend de la personne rencontrée, des pensées, de l’hérédité, du contexte, de la météo, de l’heure. Elle n’a pas d’existence indépendante. En voyant les choses comme dépendantes de tout le reste, on leur enlève de leur solidité.

3. La vacuité du soi

On peut se voir de la même manière. Dans quelle mesure le « je » existe-t-il ? Si l’on cherche par l’interdépendance, on aura du mal à trouver quelque chose en nous qui existe indépendamment du reste.

Le philosophe écossais David Hume écrivait : « Lorsque j’entre le plus intimement dans ce que j’appelle moi-même, je tombe toujours sur une perception particulière… Je ne m’attrape jamais à aucun moment sans perception. » Il concluait que l’idée de soi ne peut être dérivée d’aucune impression et que, par conséquent, une telle idée n’existe pas. Bien qu’empiriste, son exploration est intéressante.

Questionner le « je » est difficile. C’est une sensation implicite, automatique, centrale. La sensation « j’existe » est la base de tout notre univers. Remettre en question cette évidence demande toute une vie.

4. La dépendance phénoménologique

Au-delà de l’ontologie (ce qui est réel), il y a la phénoménologie (comment les choses m’apparaissent). Un arbre n’apparaît pas de la même manière à un bûcheron, un biologiste, un enfant, un poète ou un bouddhiste. La perception de l’arbre dépend de l’esprit qui l’observe. Chaque chose nous apparaît en fonction de notre propre fonctionnement.

5. L’exemple de l’arc-en-ciel

Un arc-en-ciel nécessite de l’humidité et un certain angle solaire. A-t-il une existence en lui-même ? Une entité « arc-en-ciel » ? Non, il dépend des conditions. Il n’existe pas indépendamment. De plus, dépend-il de l’observateur ? Si je le vois et qu’un animal ne le voit pas, qui a raison ? L’existence de l’arc-en-ciel n’est pas aussi solide qu’on le croit.

La science et l’expérience de pensée

Notre dilemme « être ou ne pas être » solidifie énormément notre vision. Heureusement, cette solidification s’écroule avec la science moderne. Galilée a introduit l’idée que nos sens nous trompent et que l’on peut découvrir des lois cachées via l’expérience de pensée.

Son expérience sur la chute des corps est célèbre. Il a démontré par la logique que l’idée qu’un objet lourd tombe plus vite qu’un objet léger était fausse. Il a formulé l’hypothèse que dans le vide, tous les corps tomberaient à la même vitesse. Cela a été vérifié des siècles plus tard sur la Lune (mission Apollo 15) avec une plume et un marteau. Galilée a osé douter de l’évidence.

Einstein a également maîtrisé l’expérience de pensée. Il s’imaginait assis sur un rayon de lumière, questionnant constamment la réalité. C’est ainsi qu’il a développé la relativité générale, remplaçant le modèle de la gravité de Newton par celui de la déformation de l’espace-temps. Ce ne sont que des modèles, pas la réalité ultime, mais des modèles qui fonctionnent mieux.

L’enseignement du Bouddha comme expérience de pensée

On peut voir les enseignements du Bouddha comme des expériences de pensée : « Qu’est-ce qui se passe si ? »

Rappelez-vous l’histoire de Bahia. Le Bouddha lui dit : « Vous devez vous entraîner ainsi : dans l’acte de voir, qu’il n’y ait que le simple acte de voir. Dans l’acte d’entendre, qu’il n’y ait que le simple acte d’entendre. Dans l’acte de sentir, qu’il n’y ait que le simple acte de sentir. Dans l’acte de connaître, qu’il n’y ait que le simple acte de connaître. »

Lorsque dans l’acte de voir il n’y a plus que le voir, alors « vous n’êtes plus quelqu’un venant de ces choses-là ». La sensation de « je » disparaît. Il n’y a plus « je vois », « j’entends », « je pense ». Il y a juste la perception. Lorsque vous n’êtes plus là, vous n’êtes ni ici, ni ailleurs, ni entre les deux. C’est la fin de la souffrance.

La souffrance vient de la sensation d’une existence individuelle. Si l’on cherche vraiment, on ne trouve pas la source de cette sensation. Comme le disait Nietzsche, le « je » est une erreur grammaticale induite par la pensée : toute action semble nécessiter un sujet.

Le Bouddha propose une expérience : essayez d’enlever le « je » de l’expérience. Dans l’acte d’entendre, il n’y a plus un « je » qui entend.

Pratique et expérimentation

Pour pratiquer ainsi, il faut d’abord une compréhension conceptuelle. Il faut sentir qu’il est permis de douter. Si le « je » semble inquestionnable, la pratique sera difficile. Il faut fragiliser cette certitude.

Descartes expliquait comment utiliser la logique pour approfondir l’intuition. Douter, c’est être capable d’imaginer un autre scénario : « Et pourtant, il se pourrait que… » Les textes bouddhistes, taoïstes ou confucéens peuvent secouer suffisamment nos certitudes pour ouvrir ce doute.

Mais il ne faut pas rester au niveau philosophique. Einstein disait que ses compréhensions étaient d’abord physiques, ressenties dans le corps. Il ne faut pas rester à la simple compréhension intellectuelle du non-soi ou de la vacuité. Il faut en faire l’expérience.

Quand on voit d’une certaine manière, cela influe sur comment on se sent. Je vous propose de vous y essayer. Essayez de voir la réalité à travers les lunettes du non-soi, de la vacuité.

Cela sera peut-être chaotique. Vous aurez peut-être l’impression que cela ne fonctionne pas. Ne laissez pas la critique intérieure interférer. Il n’y a pas besoin d’y arriver immédiatement. Cela prend du temps et dépend de ce que l’on comprend. Allez-y avec la tournure d’esprit d’un enfant qui appuie sur tous les boutons pour découvrir, et essayez simplement.

www.dharmanature.org