Discours sur la vacuité : La pratique du non-soi
Des histoires inspirantes à l’exploration de la mécanique
Il y a quelques jours, lors d’une discussion, on m’a reparlé d’une métaphore : celle d’un homme qui parcourt le monde à la recherche de quelque chose, et qui, en revenant chez lui, découvre que tout était là depuis le début. On connaît cette histoire sous différentes formes, notamment dans une chanson de Cabrel, et elle existe dans de nombreuses traditions. Elle nous raconte quelque chose de beau, de simple, d’aspirant, et peut transformer notre attitude face à la satisfaction.
Il existe beaucoup d’histoires et de maximes de ce type, y compris dans le bouddhisme. Elles nous donnent des directions, des conseils sur la manière d’être dans notre vie. Mais quand il s’agit de la vacuité, de la solidification ou de la saisie, c’est autre chose. C’est tout de suite plus compliqué.
Pourquoi ? On pourrait se demander s’il n’y a pas une manière plus simple. J’ai l’impression que non. Il existe une croyance selon laquelle, si c’est bien compris, ça doit être simple. Je ne le pense pas. Certains plans de notre existence ne sont accessibles qu’en acceptant la complexité de la pensée. Sans elle, il y a des territoires inaccessibles.
Quand on explore la nature de la réalité, on ne va pas au même endroit que lorsqu’on suit un conseil inspirant. On ne trouve pas la même forme de liberté, ce ne se passe pas sur le même plan. Ici, on s’intéresse à la mécanique : on cherche à comprendre ce qui fabrique la souffrance et quelles sont les conditions du bonheur. C’est comme la différence entre connaître la programmation d’un ordinateur et simplement utiliser un programme. Les programmes fonctionnent bien et donnent des résultats, mais étudier le codage offre beaucoup plus de liberté et de précision.
Les traditions spirituelles proposent souvent des codes de conduite : « Vivez comme ceci, faites comme cela. » En suivant ces conseils, on construit moins de souffrance, moins de résistance, on vit avec plus de joie et de simplicité. Mais ici, c’est autre chose : c’est l’exploration de la mécanique elle-même.
Un chemin spécifique qui demande une réelle application
Ces enseignements étaient autrefois donnés aux moines. Les non-monastiques avaient un code de conduite pour ne pas créer de souffrance. Les moines, eux, avaient un code de conduite destiné à purifier leur esprit pour voir clair dans la profondeur.
On peut donc se demander si c’est vraiment ce genre de chemin qu’on souhaite suivre. Il faut un type de curiosité particulier : il faut aimer le questionnement, le doute, la remise en question. À ce moment-là, peut-être que ceci peut prendre son sens. Mais cela demande une réelle application. Comme Einstein, il faut que cette recherche soit là, en arrière-plan, qu’elle travaille constamment. Dans toute situation, se rappeler, même un tout petit peu, ce qu’on a compris de l’interdépendance, de la vacuité, de l’émergence spontanée, et essayer de voir comme ça. Peu à peu, ça va prendre du corps.
Je pense sincèrement que c’est une erreur de croire que tous les chemins mènent au même endroit. Ce n’est pas parce que plusieurs traditions mènent à de l’ouverture, de la tolérance, de la joie de vivre ou de la non-résistance qu’elles aboutissent aux mêmes réalisations. C’est une simplification trop facile.
Nagarjuna : ni vide, ni non-vide
Nagarjuna, philosophe indien des deuxième et troisième siècles, a laissé de nombreux écrits, dont le Traité du milieu, très difficile à lire mais riche en enseignements. Il dit à propos de la vacuité : « On ne peut l’appeler ni le vide, ni le non-vide. Ni l’un et l’autre à la fois, ni aucun des deux. Mais afin de la faire connaître, on l’appelle le vide. »
On est de nouveau du côté du tétralemme. On l’appelle le vide parce qu’il faut bien lui donner un nom, mais ce n’est pas le vide. Directement, cela forme une idée erronée dans notre esprit qui nous mène vers le nihilisme.
La pratique du non-soi
Le non-soi, comme le disait le Bouddha, c’est une pratique. C’est une manière de voir qu’on ramène. Il y a d’abord une nécessité de comprendre qu’il y a une question, qu’on peut se la poser. Ce n’est pas une question intuitive, elle est totalement contre-intuitive.
La pratique consiste à essayer de voir toute perception comme si ce n’était pas « je » qui perçoit. Mais pour pratiquer le non-soi, il faut déjà bien connaître la sensation « je ». Ce n’est pas un concept qu’on se rabâche en disant « je n’existe pas » ou « je suis interdépendant ». La pratique du non-soi, c’est une manière de voir la sensation « je » comme étant vide d’existence indépendante. On observe l’émergence de la sensation « j’existe » et on la remet en doute.
En méditation, on sent « je médite ». Cette sensation, on la voit comme erronée, vide, impossible. Ou on la remet en doute avec une autre hypothèse. C’est ça la pratique du non-soi : douter de la sensation « j’existe ».
Mais pour pratiquer cela, il faut d’abord reconnaître cette sensation. Et ce n’est pas évident au départ. Quand on commence la méditation, on se concentre sur la respiration. Très vite, on remarque qu’on a beaucoup de pensées. Puis, dans un second temps, on découvre des moments où ça se pose, où il y a moins de pensée. Peu à peu, une affinité s’installe avec la sensation d’être conscient, d’être présent. Et implicitement, la sensation « je » se colle à cette sensation de conscience. Il y a la sensation « je suis conscient ».
On passe du temps avec cette sensation en méditation, on devient familier avec elle. Et c’est cette sensation qu’on regarde avec les yeux du non-soi : on imagine qu’elle est une création de l’esprit, une erreur grammaticale comme le disait Nietzsche, qu’elle n’existe nulle part.
Il est essentiel de ne pas sauter directement dans la pratique du non-soi sans avoir de référence à cette sensation. Car c’est bel et bien une sensation qui existe, même quand il n’y a pas de pensée. Dans mon expérience, même sans pensée, la sensation « je » est là. Quand on médite, la première chose qui disparaît, ce sont les mouvements de l’ego, puis la personnalité, puis l’individualité. Tout ça s’estompe. Et il reste de plus en plus proéminent une sensation de conscience et une sensation « je suis conscient ». Ce n’est pas l’ego. Il y a des moments où on est sans ego, mais la sensation « je » est toujours là.
Il faut donc devenir suffisamment familier et intime avec cette sensation pour pouvoir jouer avec, la remettre en question, la transformer, la voir autrement et observer ce qui lui arrive.
Tsongkhapa : engagement et non-engagement
Tsongkhapa, moine tibétain du XIVe siècle, apporte une distinction très importante. Il y a des pièges dans la vacuité. On entend vite « tout est illusoire ». Mais quand on dit tout est illusoire, il y a un danger : on ne prend plus soin. On ne prend plus soin de la vie.
J’ai fait ça pendant très longtemps. Dans ma compréhension de la spiritualité, pendant au moins dix à quinze ans, j’allais dans ce sens : la réalité n’existe pas, je n’existe pas. Et du coup, je ne prenais pas soin. Si je fumais et que j’avais l’impression de détruire mon corps, il y avait une voix intérieure qui disait : « Ce n’est pas grave, ça n’existe pas vraiment. »
Je connais beaucoup de gens qui ont vécu la même chose. J’ai longtemps été dans un type d’enseignement — l’Advaita, avec Nisargadatta Maharaj, Ramana Maharshi — qui est à une extrême pratiquement nihiliste et qui induit cette vision erronée, parce qu’elle est destructrice.
Une phrase de Nisargadatta Maharaj : « Ce qui est réel ne meurt jamais. Ce qui n’est pas réel n’a jamais existé. » On est encore dans la question de l’existence et de la nature de la réalité. Cette formulation donne l’idée que ce n’est pas si important. Dans l’hindouisme, avec le Lila, tout est un jeu, on est des personnages d’une histoire, la mort est juste la fin de cette illusion.
Ces compréhensions ont leur beauté et leur nécessité, mais il y manque quelque chose : ce qui nous pousse à prendre soin. C’est ce que j’apprécie dans les enseignements du Bouddha : la compassion. Sinon, quelle est la place de la compassion si ce qui n’est pas réel n’a jamais existé ? Pourquoi prendre soin ?
Tsongkhapa dit qu’il faut faire la distinction entre le non-engagement de l’esprit avec les deux non-sois et l’engagement de l’esprit avec les deux non-sois.
Le non-engagement, c’est : le monde est illusoire, donc je n’ai pas besoin de prendre soin, je n’ai pas besoin de remarquer, ça ne compte pas. Mon esprit ne s’engage pas. C’est un désintérêt pour soi-même et pour la réalité.
L’engagement, c’est un esprit qui s’engage activement à voir toute chose comme n’ayant pas d’existence individuelle. Il y a une activité, une manière de voir qui est engagée. On observe les phénomènes qui apparaissent d’une certaine manière. Ce n’est pas du désintérêt, c’est une manière de voir différente.
Il y a toujours une manière de voir et d’interpréter toute perception. Il n’existe pas de perception sans interprétation. L’activité cérébrale est permanente. Ce qu’on essaie, c’est d’utiliser une autre manière de voir. C’est un engagement dans la perception, pas un désintérêt.
La pleine conscience comme outil
La compréhension de cette approche est nécessaire pour pouvoir la pratiquer. Cela demande de la réflexion. Puis il y a la mise en pratique, qui demande de la pleine conscience.
C’est là que la pleine conscience prend tout son sens. Certainement pas dans le fait d’anesthésier les émotions difficiles et le stress, comme on le présente souvent. Pourquoi pas, mais ça n’a aucune durabilité. Dès qu’on arrête d’être pleinement conscient, on n’a pas touché aux causes de la souffrance et tout revient. On réapplique la pleine conscience, on déplace l’attention, les sensations désagréables ne sont plus perçues, le stress diminue. C’est bien, mais ça n’a pas la profondeur de ce qu’enseigne le Bouddha. Ce n’était pas son but.
La pleine conscience est nécessaire pour se rappeler régulièrement dans la journée d’utiliser une autre manière de voir. La vacuité est la manière de voir que je propose. Mais on peut aussi changer de lunettes : quand on est dans une situation difficile, on peut adopter la manière de voir de la compassion. On ne voit plus la situation comme un ego en danger, mais à travers l’œil de la compassion. La situation a tout changé. Ça ne crée plus d’agressivité, de ressentiment, de frustration, parce qu’on a simplement changé les lunettes.
La manière de voir la vacuité est, à mon sens, la plus ultime, parce que rien ne la relativise.
Se sentir perdu fait partie du chemin
À ce stade, vous vous sentez peut-être perdu face à l’immensité de tout ça. Ce n’est pas un problème. Ça doit passer par là. On peut avoir de l’excitation parce qu’on comprend des choses, qu’on voit des éclaircies, un chemin qui s’ouvre. Mais il va y avoir des moments où ça se referme, où on se sent de nouveau perdu. C’est impossible de ne pas se sentir perdu face à l’immensité de cet enseignement.
Pour réussir à trouver un sens à un enseignement comme celui-ci, il faut de la réflexion, de l’expérience, une manière d’interpréter son expérience. Il faut du temps.
La vacuité est l’étoile qui nous guide. On suit cette direction. Ce n’est pas quelque chose à atteindre. Peut-être que le Bouddha et d’autres ont la capacité de voir la vacuité dans toute chose. Mais pour moi, ça donne une direction, un sens à toute la pratique, une cohésion.
Par exemple, le non-faire. Le non-faire n’est pas compréhensible si on n’a pas compris la vacuité. Tous les concepts profonds — dans le Tao, ailleurs — s’appuient sur la vacuité pour avoir un sens.
Le temps comme porte d’entrée
Pour pouvoir douter, comme le disait Descartes, il faut être capable d’imaginer un autre scénario. Se dire : « Et pourtant, il se pourrait que… » Il y a plein de portes d’entrée pour imaginer.
Nous vivons une période extraordinaire. Nous avons accès à des informations vieilles de milliers d’années et à d’autres sorties hier soir. Par exemple, une théorie récente en physique quantique qui semble montrer qu’au niveau quantique, les effets peuvent exister avant les causes. La ligne du temps s’inverse. C’est un bug. Et c’est exactement ce qu’Einstein adorait : quand il y a un bug, c’est là qu’on peut faire un pas en avant. Ça prouve que notre compréhension est erronée, qu’on a trouvé un endroit où ça distorsionne. En explorant cet endroit, on va découvrir une vérité profonde, ou en tout cas voir que le mystère est encore plus grand que ce qu’on pensait.
Et ça, c’est le lâcher-prise. C’est la sagesse. Au final, ce n’est pas de dire comment sont les choses. C’est de se rencontrer de la magie et de la beauté.
Le temps est une porte d’entrée vers la réalisation. Comprendre la vacuité du temps, que le temps n’existe pas indépendamment de l’esprit qui le perçoit. Jamais il n’y a eu de définition scientifique du temps. Tout ce qu’on sait, c’est que pour nous, le temps c’est du mouvement : le mouvement de l’aiguille, la rotation de la Terre. Le temps, c’est un mouvement dans la matière. Mais le temps en soi, a-t-il une existence propre ?
Le temps est aussi le concept le plus difficile à acquérir. Vers sept-huit ans, on commence à comprendre la notion de « plus tard ». C’est un gros bug dans notre tête.
En méditation, le temps se distorsionne énormément, jusqu’à pratiquement disparaître. Je vois maintenant souvent la relation entre l’activité de l’esprit, l’émergence du soi et le temps. Quand il y a moins de distraction, moins de pensée, quand quelque chose se pose en moi, il y a de moins en moins d’ego, de personnalité, d’individualité. Il y a une sensation de présence. Et il y a de moins en moins la sensation du temps. La méditation peut durer longtemps, mais ce n’est pas longtemps. C’est longtemps seulement quand j’ouvre les yeux. Sinon, ce n’est ni longtemps ni pas longtemps. Il n’y a plus la sensation.
Cette disparition de la sensation du temps est concomitante avec la disparition de la sensation du soi. Quand il y a beaucoup de « Denis », il y a beaucoup la sensation du temps. Denis ne peut pas exister sans le temps. La personne existe dans le temps, avec un passé, un présent, un futur.
On peut donc, à travers l’exploration de la nature du temps, donner sens à la vacuité : voir que le soi n’existe pas indépendamment du temps, et que le temps n’existe pas indépendamment du soi.
À quoi sert cette exploration ?
Pourquoi s’encombrer de tout ça ? Pour comprendre la nature du soi de manière à ne plus créer de souffrance.
David Hume, encore lui, écrivait : « La vérité est-elle déprimante ? Le fait que le soi n’existe pas ? Certains le trouveront peut-être, mais je trouve cela libérateur et consolant. Quand j’ai cru que mon existence était un fait supplémentaire, il m’a semblé que j’étais emprisonné en moi. Ma vie ressemblait à un tunnel de verre à travers duquel je me déplaçais de plus en plus vite chaque année, et au bout duquel il y avait de l’obscurité. Quand j’ai changé de point de vue, les murs de mon tunnel de verre ont disparu. Je vis maintenant en pleine lumière. »
Son exploration sur la nature du soi est une réelle libération. Dans le bouddhisme, on le dit autrement : quand il y a un soi, il y a souffrance. Quand il n’y a pas de soi, il n’y a pas de souffrance.
Nagarjuna dit : « Sans aucun doute, quand les pratiquants ont développé la compréhension de la vacuité, leur esprit sera dévoué au bien des autres. » Réaliser la vacuité nous met vraiment en contact avec les autres. C’est facile à comprendre : il n’y a plus de sol propice pour qu’un ego s’enracine. C’est l’ego qui nous met en distance. Quand on voit qu’on existe interdépendamment, prendre soin de soi, c’est prendre soin des autres. La distinction est tombée.
Ce ne sont pas des attitudes à adopter pour vivre mieux. Ce sont des pratiques qui dissolvent les racines de la problématique, qui sont une conception erronée — erronée dans le sens où elle crée de la souffrance.
Nagarjuna, dans un autre traité, écrit : « On ne gagne pas la libération par la solidification » — c’est-à-dire croire que les choses existent en tant qu’elles-mêmes, par elles-mêmes. « On n’atteint pas non plus la libération du samsara par le nihilisme », dire que les choses n’existent pas. « Par la compréhension complète de ce qu’est l’existence et la non-existence, les êtres obtiennent la libération de la souffrance. »
Dans le Tao : « Le vide tend vers la plénitude. » La plénitude est un état de ne manquer de rien, un état de félicité totale. « Le vide est à la racine de la voie. » Prendre appui sur le vide, c’est être dans le sens de la voie.
Cette vacuité est essentielle à aborder quand notre spiritualité veut aller plus loin qu’un simple guide de conduite.
Une définition personnelle
Je termine avec une définition que j’ai essayé d’écrire de la vacuité telle que je la comprends :
La vacuité n’est pas l’absence des phénomènes, mais leur caractéristique ultime. Cela veut dire que toute caractéristique d’un objet dépend du point de vue, et juste d’un certain point de vue. Dire que chaque phénomène dépend du point de vue que l’on a sur lui, c’est dire qu’il est relatif. Dépendant, c’est affirmer sa vacuité d’existence propre. C’est donc sa seule qualité inchangeante, ultime.
C’est un thème tellement immense que ça ne peut être que confusant. De mon côté, c’est un vaste chantier que je vous dépose au milieu de la table, avec des pistes d’exploration, plutôt que quelque chose de bien ficelé qui prend tout de suite son sens.
