Les Visions qui Libèrent – Discours Sur Dukkha – La Souffrance 1
Voici la retranscription du discours contenu dans le fichier audio :
Bienvenue à tous pour ce deuxième thème, ce thème du deuxième mois d’Ukra. Vous avez vu Anicca le mois passé, l’impermanence. Il y a bien sûr un lien que je vais essayer de mettre un petit peu en évidence. Ces thèmes qu’on visite pour le moment viennent du bouddhisme. Trois aspects qui sont présentés par le Bouddha comme des manières de voir qui libèrent. Et Dukkha est traduit, c’est un mot, je pense, du Pali, je ne suis pas sûr, du Pali ou du sanscrit, et qui existe toujours en Hindi, qui veut dire souffrance, tristesse, insatisfaction. C’est un peu tout. Dans ce côté, la résistance, ils vont l’utiliser comme ça. « Dukhi matro », ne sois pas triste, par exemple.
Et en fait, c’est ce thème d’Ukra et central. Absolument, c’est peut-être, si on devait dire un thème central dans le bouddhisme, ce serait probablement celui-là. C’est aussi la première noble vérité. Et c’est aussi ce qui a démarré le chemin spirituel de Bouddha. En tout cas, c’est ce que dit l’histoire. L’histoire dit que c’est reconnaissant pour la première fois parce que son père l’avait gardé un peu dans le château. Je ne vais pas vous faire toute l’histoire, mais l’histoire qui est un peu un mythe, à mon sens en tout cas. On n’est pas sûr que ce soit historique ou pas, mais Bouddha était fils d’un roi. Et pour faire court, un jour qu’il est sorti du château, il a vu une personne en train de mourir. Et là, il a réalisé la mort. Il a vu un corps passer, je pense. Ils portaient un corps comme ils font en Inde en chantant « Ram Nam Satyare » parce qu’ils amènent les corps aux crémations.
Et donc, il a réalisé la mort, il a réalisé la souffrance du fait de vieillir, il a vu un malade, probablement un lépreux, et enfin, il a vu un moine, un ascète, un sadhu, qui sont des monastiques qui existent toujours en Inde, qui sont à la recherche de la libération de la souffrance, on peut dire. Ça existait déjà dans la culture à cette époque-là. Et la question l’a vraiment frappé, la réalisation du fait que la souffrance est contenue dans la vie, a initié son chemin. Et il a été quand même assez touché, assez inspiré, parce qu’il a quand même quitté tout. C’est-à-dire qu’il était prince dans l’histoire. Il était prince, donc il a quitté son palais, il a quitté sa destinée, il a quitté sa femme et son fils. C’est assez extrême. Il a quitté sa femme et son fils, il a quitté le monde des plaisirs, le monde des privilèges, la sécurité. Il a quitté tout ça pour aller chercher mieux. C’est fort quand même. Donc vraiment avec cette intuition, il y avait moyen d’aller chercher quelque chose de plus profond que juste la sécurité, juste les plaisirs et les privilèges, quelque chose de plus profond que ça. Pour lui-même, et pour l’humanité. Une recherche pour l’humanité. C’était aussi la reconnaissance d’une souffrance tout autour de lui qui le motivait. Ce n’était pas juste pour lui-même.
Cette question de souffrance, c’est ce que je trouve inspirant. Je trouve pas mal de choses aspirantes dans cette histoire. Déjà le fait que cet homme ait trouvé l’énergie et l’inspiration pour aller jusque-là. C’est même questionnable. Je pense que ce n’était pas la même relation il y a 2500 ans avec la famille, mais de quitter sa femme, son fils et tout pour aller sur son chemin spirituel, c’est fort quand même. Et puis alors, dire que moi, parfois, j’ai du mal à résister à une tasse de café le matin, je vais dire, c’est quand même, il a fait fort, je trouve, le Bouddha. Je trouve que c’est vachement inspirant, en fait. Et puis aussi, le fait que c’est un homme. Un homme comme tous les hommes, et son histoire résonne en fait dans cette notion de souffrance, on peut tous se reconnaître parce que si on regarde, déjà on a tous, quand on parle de souffrance, des images qui nous viennent de notre passé, de choses qu’on a vécues, même si souffrance paraît parfois un grand mot, mais des grandes difficultés, et puis même quand on regarde en détail de nos vies, même dans nos journées en fait, on va avoir plein de moments par exemple d’insatisfaction ou de résistance qui sont aussi du Dukkha. C’est une expérience quotidienne.
Et là, on va réfléchir un petit peu à : qu’est-ce que la satisfaction, qu’est-ce que c’est la satisfaction, et qu’est-ce qu’on cherche vraiment dans notre pratique de méditation. Je pense qu’une clarté, s’éclaircir un petit peu les idées là-dessus est important. Ça fait partie de cette journée de retraite. Si on demande, si on faisait un sondage là, ou même si on faisait un sondage mondial, on demande aux gens ce qu’ils voudraient en ce moment. On va avoir toutes sortes de réponses. Certains vont dire, j’aimerais par exemple un métier qui a plus de sens ou un métier où je gagne mieux ma vie. Je voudrais changer de travail, avoir cette voiture-là. Ou bien je voudrais rencontrer quelqu’un ou je voudrais vivre moins de colère. On va tous avoir envie de… de choses, on va dire ce qu’on voudrait.
Mais quand on y réfléchit bien, si après on nous disait : « Ah oui, mais là, tu vois, ce travail-là, il va causer ta perte. Vraiment, là, ce travail-là, en fait, il va t’amener et tu seras misérable. » Ou avec cette personne-là, vraiment, ça va être difficile, ça va être la catastrophe. Et si on sait ça, on ne va pas y aller. Et ça, ça nous donne un indice, en fait. Ce qu’on veut vraiment, ce n’est pas telle personne. Ce n’est pas telle voiture, ou ce n’est pas tel travail, ou ce n’est pas telle chose, ou ce n’est pas telle chose. Ce qu’on veut, c’est la satisfaction. Et on cherche la satisfaction dans ces choses qu’on désire. C’est ça qu’on cherche. Donc ça, je pense que c’est important que ça soit clair pour nous. Ce qu’on cherche au départ, c’est cette sensation de satisfaction, de contentement, de ne plus manquer, de sécurité. Elles vont ensemble, ces notions.
Moi, j’énonce ça comme une vérité universelle, à vous de voir si ça correspond bien, si vous êtes d’accord avec ce que je dis, bien sûr. Alors, on le sait que, par exemple, on voit cette voiture et vraiment, vraiment, il y a quelque chose qui nous prend ou ce nouvel ordinateur ou ceci ou cela. On sait que vraiment, ça nous occupe, ça nous occupe. Qu’est-ce qu’on serait content si on l’avait ? Qu’est-ce qu’on serait content ? C’est vraiment… Et puis, on va la voir et puis… Il se pourrait qu’après un certain temps, on en soit plus content, déjà. Ou bien, on a envie vraiment d’être avec certaines personnes, avec quelqu’un, et puis après un certain temps, il se pourrait que ça ne fonctionne plus du tout et que ça nous fasse beaucoup souffrir.
Donc, là, de nouveau, c’est pour dire que la satisfaction réelle qu’on cherche n’est pas contenue dans la personne ou dans l’ordinateur ou dans la voiture, mais elle est en nous. Mais même si, par exemple, on est… Après, on a changé de travail, on a notre nouvel ordinateur, on est avec cette personne depuis longtemps, depuis 10 ans, 15 ans, 20 ans, 30 ans. Et vraiment, ça va bien, ça va bien. On est très heureux, on est heureux de notre choix, on est heureux. Mais quand même, il reste à l’intérieur de nous une insatisfaction. Il reste que malgré, alors bien sûr, on sait par exemple, là, il y a l’exemple du couple qui est allé haut, il est bas et tout ça, mais on est très heureux d’être avec cette personne. Ça ne veut pas dire qu’on a trouvé cet état de satisfaction qu’on cherche. La satisfaction qu’on cherche, c’est quelque chose de plus profond que ça. Visiblement, il me semble, elle ne peut pas être trouvée dans des choses, des objets, des situations, des choses qu’on acquiert, des choses qui n’étaient pas là avant. Et puis quand on les a, d’arriver à cet état de « Ah, ça y est ! » Il ne vient pas cet état de « Ah, ça y est ! » Un temps, un temps, mais après ça, hop, ça s’en va et il y a autre chose. Et puis hop, ça s’en va et il y a autre chose.
Alors une des raisons pointées par le Bouddha, c’est du fait que déjà, même dans les situations les plus belles, il y a le savoir que cette situation ou cette chose qu’on possède, ou ce qu’on vit en ce moment, est impermanente. Là, il y a un lien avec l’impermanence. On sait que ça ne va pas durer. Et de là naît déjà une sensation un petit peu d’insécurité, une sensation un petit peu de frustration. Il y a quelque chose qui nous empêche de pleinement être avec. Ça arrive, je vais chercher ma tasse.
Et le Bouddha, après… qui n’était pas encore le Bouddha à l’époque, Gautama, un jour revient et fait : « Ça y est les gars, j’ai trouvé. » Donc ce qu’il cherchait, et ce n’est pas un petit truc, je le répète, il a quitté sa femme, ses enfants, sa sécurité, son palace et tout. Il cherchait quelque chose d’une profondeur. Il ne cherchait absolument pas la satisfaction dans le fait d’avoir quelque chose. Je pense que c’est important qu’on soit clair avec ça, qu’on le comprenne dans son optique. Il ne cherchait absolument pas dans le fait d’acquérir quelque chose. Et là, il revient avec cette notion que j’ai entendue depuis très longtemps. Au début, je la trouvais choquante. Beaucoup de gens se sont choqués de cette notion. Il revient avec la notion qu’en fait, toute la souffrance vient de l’attachement. Il a tracé différentes causes, ça dépend des niveaux, on ira plus profondément que ça après. L’attachement aussi a une racine, mais restons-en là pour le moment. La souffrance vient de l’attachement.
Ce que ça veut dire, c’est que la souffrance ne vient pas de la chose, mais du fait que quand on a une belle expérience avec une chose, on veut la garder. C’est ça qui crée la souffrance. C’est notre relation à la beauté qui crée la souffrance. C’est notre relation à la joie. C’est notre relation à ce qu’on aime qui crée la souffrance. Ce n’est pas la chose en elle-même. La chose en elle-même ne crée pas la satisfaction. Et la chose en elle-même ne crée pas la souffrance. C’est l’attachement.
La notion de l’attachement, elle est complexe. Elle pose question. La relation entre l’amour et l’attachement, par exemple. Si on essaie d’imaginer aimer sans être attaché, c’est compliqué cette question. Est-ce que c’est même possible ? Est-ce que c’est enviable ? Il y a encore beaucoup à chercher de ce côté-là pour moi. Je crois bien que ce n’est pas du tout clair. Qu’est-ce que ça veut dire à cet endroit-là ? Est-ce qu’on peut vraiment aimer sans être attaché ? Ce que je vois, c’est que sans attachement, comment, par exemple, mener un projet à long terme s’il n’y a pas d’attachement ? Comment créer une œuvre d’art s’il n’y a pas d’attachement ? Ça me paraît complètement irréaliste d’avoir, quel que soit le projet à long terme, s’il n’y a pas d’attachement. C’est important de ressentir une forme d’attachement à son enfant, à sa famille, à soi-même. Il faut une forme d’attachement. Mais on peut quand même voir, c’est ça que je vous dis, il y a encore beaucoup à débrouiller pour moi, dans le fond. Mais quand même, il y a des choses qui sont très claires. Par exemple, on sait que trop d’attachement, et on peut voir que trop d’attachement, en tout cas déjà, là on peut être d’accord avec le Bouddha, c’est assez évident que si par exemple on est trop attaché à quelque chose, quand on le perd, il y a énormément de souffrance. Et le fait d’être attaché à quelque chose crée de la souffrance. Il y a donc moyen d’aimer avec moins d’attachement, ça, ça paraît clair.
Ça m’a fait penser, quand je préparais ce discours, à cet écrit de Khalil Gibran, que vous connaissez peut-être par rapport aux enfants. Je l’ai copié, je vais vous le lire. C’est Khalil Gibran dans un petit livre qui s’appelle « Le Prophète ». Et qui dit : « Vos enfants ne sont pas vos enfants. » Bon, ben là, déjà, au niveau de l’attachement, vous voyez, ça se relaxe un petit peu. « Ils sont les fils et les filles de l’appel de la vie à elle-même. Ils viennent à travers vous, mais non de vous. Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. » Voilà, et puis ça continue, je vous l’enverrai, ça. Et vous voyez, « vos enfants ne sont pas vos enfants ». Déjà, voilà, ça change cette notion d’attachement. Et le fait d’avoir trop d’attachements, on a l’impression que plus d’attachement, c’est plus d’amour. Ce n’est pas vrai. Là, on sait qu’il y a un problème. Trop d’attachement va créer tout un tas de problèmes relationnels avec nos enfants. De ce côté-là, on peut voir dans notre quotidien que oui, l’attachement, ça crée une certaine souffrance.
D’après le Bouddha, la satisfaction qu’on cherche, je pense qu’en fait, là où il faut aller, c’est essayer de voir. Pourquoi est-ce qu’on médite en fait ? Qu’est-ce qu’on cherche vraiment quand on médite ? Ça, c’est une question qui est importante de se poser. Qu’est-ce qu’on cherche quand on médite ? J’arrive, je vois mes pensées qui cheminent par-ci, par-là. Je vais en saisir une, ne vous tracassez pas. Une ligne de poème de Rûmî. « Un jour, le soleil dit : J’admets, je ne suis qu’une ombre. Je désirerais tellement vous montrer la lumière infinie. L’incandescence infinie. » Un poème de Rûmî. C’est « incandescence infinie ».
C’est parfois tellement difficile de mettre des mots sur ce qu’on cherche vraiment en méditation. Et nous, qu’est-ce qu’on cherche ? Est-ce que c’est le soleil ? Le soleil qui dit lui-même « je ne suis qu’une ombre ». Ou est-ce qu’on cherche quelque chose au-delà ? La lumière qui transcende celle du soleil. Le soleil peut-être, dans ce cas-ci, c’est chaque moment où on éprouve de la satisfaction. On rencontre un ami, on ressent de la satisfaction. Un projet abouti, on ressent de la satisfaction. Une rencontre qui est belle, on ressent de la satisfaction. Une goutte de rosée touche notre cœur, on se sent satisfait. Un beau paysage, on a cette sensation de plénitude, de contentement. Mais elle est comme un mirage, elle nous touche, tous ces moments nous touchent et s’en vont. Ils sont beaux en eux-mêmes, mais aussi ils sont le symbole d’autre chose. Ils sont comme, pas le symbole vraiment, mais comme s’ils annonçaient autre chose, comme s’ils étaient les messagers. Tous ces moments parlent de quelque chose, parlent du lieu d’où ils émergent, de ceux dont ils émergent. Ces moments de beauté, ces moments de contentement, ces moments où rien ne manque, où on goûte à cette perfection et à cette ouverture, à être touché. Ces moments, ils parlent d’un état de nous-mêmes, ils nous montrent un état de nous-mêmes. Ces moments-là sont le soleil. Et le soleil nous dit, d’après Rûmî : « Je ne suis qu’une ombre. Je désirerais tellement vous montrer la lumière infinie, la source d’où j’émerge. »
C’est ça que le Bouddha allait chercher. Il les avait, des soleils, il en avait plein des soleils. Tout le temps, tout le temps. Fils de roi, la sécurité, les plaisirs, la facilité. Le soleil, si on dépendait des moments de satisfaction, si on devait se satisfaire des moments de satisfaction, alors le Bouddha était au bon endroit. Pourquoi est-ce qu’il a bougé ? Pourquoi est-ce qu’il a été ailleurs ? Qu’est-ce qu’il cherchait ? Qu’est-ce qu’on cherche ? Serait-il possible qu’on ait l’inspiration d’autre chose ? Tous ces moments où on est touché, on pourrait les voir comme des moments de transcendance. Ils nous parlent d’une image qui nous parle de quelque chose qui est au-delà, qui n’est pas contenu dedans, mais qui est au-delà de l’image. Comme la photo d’une montagne qui nous fait sentir la force de la montagne. Cette force qui n’est pourtant pas contenue dans la photo, dans cette image. La transcendance, transcender, aller au-delà.
Mais souvent, ce qu’on a comme attitude, c’est… On aime un moment de notre vie, on essaie de le figer, de le solidifier, de le garder pour nous. On n’essaie pas de le transcender. On essaie de le solidifier, de le reproduire, de refaire le même. On confond la satisfaction, la source, avec ce qui nous a permis de ressentir un moment de satisfaction. Ce qui nous a permis de ressentir un moment de satisfaction. Par exemple, quelqu’un vous dit qu’il se donne 10 000 euros. Ah, un moment de satisfaction. Mais ils ne sont pas contents dans les billets. Il était déjà à l’intérieur. Elle est à l’intérieur, cette sensation. C’est nous qui faisons. Ah, parce que voilà, peut-être quelqu’un qui a peur de l’argent, il va faire non, non, non, surtout pas. Je vais perdre tous mes amis et tout. Il ne va pas du tout sentir cette satisfaction. Elle n’est pas dans les billets. Elle est là. Elle est en nous, là ou là où vous mettez où vous voulez. Mais elle n’est pas dans les billets, elle est en nous, c’est notre réponse. C’est parce qu’on s’ouvre et qu’on la laisse sortir. Et elle n’est pas là quand on a refermé.
Alors on essaie d’accumuler les moments qui nous permettent de ressentir de la satisfaction. Le Bouddha, il a pris un autre chemin. Il essaie directement d’aller là où d’où elle vient cette satisfaction, à la source. Et je pense que quelque part, si on est ici dans cette retraite aujourd’hui, si on se rassemble, si on s’assoit comme ça en silence, ce n’est pas pour rien. C’est parce que quelque chose nous appelle à aller vers là. Il y a une aspiration, il y a une espèce de désir profond qu’on ne connaît peut-être pas, on n’est pas capable de le nommer, on n’est même peut-être pas au courant, mais qui nous donne cette envie de chercher ce que beaucoup de gens… vont aller chercher dans le fait de reproduire, d’avoir toujours plus de choses, d’avoir toute la société de consommation est basée sur la recherche de la satisfaction. C’est la même recherche. Sauf que là, par contre, ça mène droit dans le mur. Alors nous, on cherche autrement. Comment est-ce qu’on cherche ? Qu’est-ce qu’on cherche ?
Donc le Bouddha nous dit que quand on s’attache à ce qui nous a fait ressentir de la satisfaction, Dukkha, souffrance, à tous les coups. Au moment où on voit cette petite goutte de rosée toute fragile dans le soleil du matin et qu’elle touche notre cœur, au moment où vient, j’aimerais bien vivre ça plus souvent, ça y est, ça s’en va ce moment, la beauté s’en va. C’est au moment où on a envie de le garder que déjà ça s’en va. Et c’est remplacé par la sensation de manque. Et puis du coup, il y a une appropriation, une appropriation. On s’approprie toutes les choses de la planète pour essayer de se satisfaire. J’avais un voisin, il faisait de la tendrie, vous savez, avec les filets, il attrapait des oiseaux pour les mettre en cage parce qu’il aimait les oiseaux.
Donc en méditation, je pense que c’est important de savoir que ce qu’on cherche n’est pas contenu et on ne va pas le trouver dans une expérience. Ce n’est pas une émotion qu’on cherche, ce n’est pas un état d’esprit, ce n’est pas… une sensation, même pas une sensation de plénitude. Si on cherche ça, alors on cherche un état plaisant. Est-ce que c’est juste chercher un état plaisant qu’on fait ? Pourquoi pas, on peut. Il n’y a rien de mal. Et puis, c’est déjà beaucoup moins destructeur que chercher la satisfaction à travers une consommation effrénée. Mais bon, est-ce que c’est juste un état plaisant qu’on cherche ? Un état plaisant qui, dès qu’on arrête de méditer, s’en va ? Peut-être que ça reste un petit peu vaguement là, et puis voilà. C’est ça que ça fait la méditation. Ça, Chögyam Trungpa appelle ça le matérialisme spirituel, l’attachement aux états. C’est moi, moi, et il y a moi, et puis il y a aussi moi, et moi je peux me sentir bien. Alors je médite, et puis alors je me sens bien.
C’est un sacré défi, là, cette approche que le Bouddha nous a amenée. Pas que le Bouddha, c’est parce que moi je prends… Je suis malin. Non-attachement, même aux états. Même aux états qui nous plaisent, qui sont beaux, qui sont profonds, qui sont vastes. Ça ne veut pas dire que quand il y a en méditation, on est en méditation et puis là, il y a un moment qui est beau. Ça arrive, ça. Il y a un moment qui est beau. Il y a un oiseau qui chante. Ça ouvre quelque chose. C’est super. Après, il s’en va. C’est OK. Si ce n’est pas OK, alors d’où ça ?
La pratique de méditation que je vais proposer, il y a cette perspective en fait. On médite avec une compréhension. On médite avec la compréhension de Dukkha, c’est-à-dire la compréhension que ce qu’on cherche n’est contenu dans aucune expérience qu’on va vivre. Donc il n’y a pas un moment où on peut dire « Ah, c’est ça, et je veux rester là ». On laisse aller et venir les choses parce qu’aucune de ces choses n’est ce que je cherche. Aucune expérience, aussi belle soit-elle, ne va amener la satisfaction que je cherche. Aucune expérience, aussi belle soit-elle, ne répond à l’appel de la profondeur qui fait que je médite. Et quand on médite avec cette compréhension, ça permet de lâcher prise. C’est une manière de voir qui permet de lâcher prise.
Par exemple, je suis en méditation et puis vient une pensée, un projet par exemple, un projet que j’aime, un projet qui m’enthousiasme énormément. Il se pourrait que toute ma méditation se passe autour de ce projet. Cette pensée m’attrape, je suis absorbé et quand la cloche sonne, je n’ai rien vu passer. Alors, déjà ce que je voudrais dire, c’est que je pense qu’en méditation, c’est important, de travailler sur les projets qui ont du sens. Donc on peut, c’est important à mon sens quand on médite, de dédier du temps à la pensée créative, à la pensée inspirée, de ne pas la négliger. Même souvent, j’ai travaillé pas mal dans le bâtiment, la construction, et souvent je trouvais mes solutions en méditation. Je ne savais pas comment j’allais faire pour monter cette poutre qui était très lourde. En méditation, je faisais tout, comment j’allais mettre le bois, comment j’allais mettre l’échafaudage ici, une petite poulie ici, tac, tac, je voyais tous les gestes et tout. J’arrivais sur chantier, je gagnais deux heures et je ne m’abîmais pas parce que j’avais tout vu clairement. Magnifique, très important. Ça, c’est très pratico-pratique, mais c’est toujours valable. Quand on a une pensée, par exemple, de résolution de conflit, on a un conflit avec quelqu’un et là, on voit… On voit nos erreurs, on voit aussi peut-être comment on pourrait aller vers cette personne et tout ça. C’est important de cultiver cette pensée, de ne pas la jeter.
Mais il y a des moments où ce n’est pas à propos de ça. Il y a des moments, et ça, c’est à nous de choisir. Donc la méditation que je propose ici, ce n’est pas comme ça qu’il faut méditer tout le temps. Mais il y a des moments où, par fidélité à l’appel de nos profondeurs, il ne s’agit pas de trouver une solution à un conflit. Parce que même si ce conflit se résout, ça ne nous fera pas goûter à cette satisfaction ultime qu’on cherche. Vous voyez ce que je veux dire ? Ça ne peut pas nous amener à la satisfaction ultime qu’on cherche. Pas plus qu’aucune autre expérience. Ce n’est pas parce que notre projet est fructueux et qu’on rencontre le succès qu’on va goûter à la satisfaction qu’on cherche. La planète entière peut nous aimer parce que notre projet est fantastique. On ne touchera même pas la satisfaction qu’on cherche, on ne va même pas les gratifier. On peut réussir dans tous les domaines, on ne goûtera pas la satisfaction qu’on cherche. C’est d’une autre nature, c’est autre chose.
Alors de temps en temps, dans nos méditations, il faut qu’on soit d’accord de ne pas s’engager dans le développement de nos projets, de nos entreprises, de notre image, de nos envies. Parce que ce n’est pas ça qui va amener la satisfaction qu’on cherche. Et de croire que ça va amener la satisfaction qu’on cherche, c’est l’attachement. Donc, de nouveau, game over.
Donc, aussi bien en méditation, on peut utiliser ces moments, et je le recommande, à nourrir ce qui a du sens. Il y a aussi d’autres moments en méditation où il ne faut se laisser prendre par rien. On ne se laisse prendre par rien. Les choses peuvent venir, elles peuvent être. Une pensée va venir, elle va avoir un certain temps, mais on ne la nourrit pas et puis elle s’en va. Une émotion va venir, belle ou compliquée, elle reste là un certain temps et puis elle s’en va. Un état, un état de calme, un état d’une certaine dissolution dans lequel le corps n’existe plus vraiment, un état d’immensité, un état de luminosité, un état d’une espèce de sensation un petit peu d’éternité, mystique. Super. Mais ce n’est pas ça qu’on cherche. Il peut partir. De toute façon, il va partir. La permanence. Mais le moment où on va essayer de le saisir, ce n’est déjà plus la même chose. Il est déjà tâché de Dukkha. On doit le laisser partir. Et on cherche à tout laisser partir. On ne s’attache à rien. Et quand on ne s’attache à rien, comme ça, peu à peu, peu à peu, enfin, quelque chose se pose. Parce qu’on lâche constamment, on lâche, on lâche.
Et on peut se demander jusqu’où ça va, quand on lâche tout. C’est clairement, on ne s’intéresse à rien. C’est choquant, on ne s’intéresse à rien. Dans cette forme de méditation que je propose, on ne s’intéresse à rien. Rien n’attrape notre attention. S’intéresser, c’est prêter attention à. Très important, méditation, de nouveau, je dois le dire souvent, parce que sinon c’est mal compris. Il y a par exemple des méditations sur les émotions où il faut rentrer dedans, la sentir, sentir où elle est. Super important à faire. Mais ici, c’est autre chose. Ici, on ne s’intéresse à rien. Les choses peuvent venir et peuvent partir. On ne va pas les fixer. On ne va pas les attraper. On ne va pas les solidifier.
Et qu’est-ce qui se passe quand on fait ça ? Il y a moins de choses qui viennent. Peu à peu, il y a moins de choses qui viennent. Il y a moins de perceptions, moins de sons, moins de sensations physiques. Moins de respiration, moins de sensation de « moi je médite », moins de pensée, moins de temps, la sensation du temps change, moins d’identité, tout ça se pose, disparaît. Cette manière de voir, Dukkha, qui nous dit que dans rien de ce qui me présente, dans rien de ce qui a un début, une continuité et une fin, je ne trouverai ce que je cherche, est une manière de voir, c’est juste une manière de voir, qui permet de lâcher prise. On ne va pas saisir les choses. On ne va plus saisir les choses. Il ne faut pas l’appliquer tout le temps. Dans notre quotidien, il y a plein d’endroits où ça ne fonctionne pas. Mais en méditation, dans ce style, ça permet de lâcher, lâcher, lâcher, lâcher, lâcher, jusqu’à ce que tout se pose.
Et là, ce qu’on peut réaliser alors, si on est curieux, c’est qu’en fait, les choses qui réapparaissent, elles se reconstruisent. Les choses se construisent parce qu’on les saisit. C’est parce qu’on saisit les choses que le monde apparaît. Quand il y a un lâcher continuel de tout, peu à peu, il y a une disparition, une dissolution. On voit comment le soi, le temps et la perception se construisent. Là, ça c’est autre chose. Là, on n’est plus dans le fait d’aller vivre une expérience en profondeur. Juste vivre le calme, l’espace immense, une expérience transcendante même, juste vivre ça ne va pas changer grand-chose à notre quotidien et à la manière dont on revient dans le monde. L’expérience en elle-même ne transforme pas beaucoup. C’est comment on va comprendre cette expérience qui va transformer.
Donc quand on pratique ce genre de méditation, on en vient à des espaces de nous-mêmes où il y a une sensation de dissolution, où le monde n’apparaît plus. Et ça nous permet de voir comment nous existons sur plein de plans, à plein d’échelles, des plans très construits de notre quotidien, avec une personnalité bien définie, avec un égo bien présent, avec le temps qui est là, avec hier et demain qui ont toute leur importance, jusqu’à cette échelle de profondeur dans laquelle presque plus rien n’apparaît. Aussi vrai, aussi une réalité. Ce n’est même plus une réalité de nous-mêmes, c’est une réalité dans laquelle nous, nous existons. Et là, nous voyons comment ça peut se construire, se déconstruire, se construire, se déconstruire. On voit la magie, la magie de tout ce qui apparaît, de ce monde que, dans l’Advaita, ils disent, qui n’existe pas et pourtant qui apparaît, pourtant qui apparaît constamment. Ce regard d’enfant, cet émerveillement est réveillé.
Donc, je vais guider cette forme de méditation, cette manière de méditer. Ce n’est pas forcément super facile au début. C’est un peu comme apprendre à conduire une voiture. Il y a beaucoup de choses dans cette méditation. On est tout à fait ailleurs que juste se poser et laisser venir cette sensation d’espace, par exemple, et puis rester là. C’est autre chose. Et donc, du coup, il y a notamment le fait de, à chaque fois, reconnaître Dukkha et se rappeler ce que ça veut dire. Ce n’est pas simple. Il y a un travail de compréhension qui va devoir être fait si vous voulez méditer comme ça. Mais je vais essayer de le guider au mieux. Je dis ça juste pour que vous soyez conscients. Si ça vous paraît difficile et compliqué, c’est normal. Il faut un petit peu de pratique, comme quand on apprend à conduire une voiture. Au début, on ne sait pas où regarder. Merci pour votre écoute.
