Discours : Voir avec sagesse – Le lâcher-prise

Il allait dans les forêts les plus terribles, celles réputées hantées d’esprits et de démons. Il se plaçait dans les situations les plus vulnérables, en extérieur par exemple, et méditait pour voir s’il était possible de stabiliser l’esprit. J’ai ressenti cet esprit sans concession du Bouddha allant jusqu’au bout de sa quête. Cela m’a apporté une stabilité durant ma méditation, infusant ma posture physique et mentale. Bien que j’aie eu un bon toit, ce qui rendait la chose plus simple, cela a généré en moi un état d’esprit et une atmosphère remarquables.

Cela démontre que les idées que nous allons chercher — car ce ne sont que des idées issues de lectures — peuvent transformer notre expérience du moment. Dans ce cas précis, cela a amené une certaine stabilité et une quiétude, c’est-à-dire un lâcher-prise de ce qui prévalait auparavant. J’étais peut-être perdu dans certaines réflexions qui, à cet instant, ont été dissoutes par cette nouvelle manière de voir qui s’est imposée d’elle-même.

Je pense à une amie que beaucoup d’entre vous connaissent, Tala, qui participe normalement mais n’est pas là aujourd’hui. C’est l’anniversaire de son fils Shahin, qui a 18 ans. C’est le jour de la grande fête : la famille vient de loin, incluant le père, le grand-père et l’arrière-grand-père. Il y a énormément de monde, peut-être 80 personnes. Elle habite un lieu d’une grande simplicité, sans grande salle confortable. Elle prépare cette fête depuis des mois, et voilà que la météo s’en mêle.

Dès lors, la question se pose : qu’est-ce qui s’installe ? Quelles sont les attentes et que peut-on lâcher ? Que signifie « lâcher » dans ce contexte ? Comment est-il possible, dans un tel moment, de ne pas nourrir des pensées du type « j’aurais voulu que ce soit différent », « je n’ai pas de chance », ou une sensation de victimisation ? Comment éviter de projeter sur la journée un sentiment de demi-échec qui la placerait dans un état incompatible avec la fête, ayant ainsi un impact sur le déroulement des événements ?

Nous connaissons tous cela. Dans quelle mesure est-il possible de lâcher nos attentes, de lâcher tout ce que nous aurions voulu, et d’accepter le « non-voulu » ? Lâcher, c’est aussi laisser être ce qu’on n’aurait pas voulu et qui est pourtant là. Lâcher ne signifie pas seulement laisser partir ; cela veut aussi dire laisser être. Comment, dans de tels moments, peut-on laisser être et démarrer maintenant ?

Acceptons la réalité : il y a 80 personnes sur le terrain, telles structures sont en place, le repas est prêt. Avec ces ingrédients, puis-je faire une belle fête ? Si nous parvenons à adopter cet état d’esprit — démarrer exactement maintenant, et non il y a six mois — et à nous demander : « Quels sont mes ingrédients actuels et comment puis-je construire avec eux ? », alors une attitude hyper-positive émergera. Elle apportera quelque chose de beau et de sain, permettant probablement une belle fête. Car nous aurons réussi à lâcher le désir que quelque chose qui est là ne soit pas là.

Le zen prend souvent des exemples dans la cuisine. Dans Maître Zen, je citais cet exemple : vous invitez des amis, vous avez prévu un bon plat, mais au moment de cuisiner, un ingrédient majeur manque. Que se passe-t-il ? Allez-vous vous dire que la soirée est foutue, que vous ne pourrez pas faire le plat rêvé ? La déception est certaine. Mais laissons-nous cette déception s’installer durablement dans notre état d’esprit ?

Au début, on vit le choc : « Non, ce n’est pas possible, ce n’est pas comme j’aurais voulu ». Ensuite, la suite nous appartient. Sommes-nous capables de passer outre et de redémarrer avec les choses telles qu’elles sont ? Ou laissons-nous s’installer un état de frustration et une sensation d’échec ? Pouvons-nous nous dire : « Cet ingrédient n’est pas là ; qu’ai-je dans mes placards ? Que puis-je faire de bon avec ce que j’ai ? » C’est cela, l’exemple du zen. C’est cela, lâcher.

Un ami de la région a eu, il y a une quinzaine d’années, un grave accident de voiture. Lui et sa femme ont été emboutis par un camion. C’était un accident terrible. Il a perdu connaissance, puis, en ouvrant les yeux, il a vu une scène que je ne décrirai pas tant elle était dure : leurs membres inférieurs étaient broyés. Pourtant, il m’a décrit avoir ressenti quelque chose de très calme, d’extrêmement calme. Il s’est dit : « Je vais faire tout ce que je peux pour récupérer tout ce que je peux ».

Pendant plusieurs jours, il n’y a pas eu une seconde de sensation « c’est foutu ». Il y a eu directement la sensation d’un nouveau départ, à cet instant précis. Cet état a duré plusieurs jours pleinement, puis plusieurs mois. Il conservait cette énergie de reconstruction, de redémarrage depuis l’endroit où il en était. Les gens qui le visitaient en étaient très touchés, car c’est presque lui qui les rassurait.

Cet exemple est fort car cet ami ne pratique pas la méditation et n’a pas de démarche spirituelle particulière. Pourtant, il a eu une révélation d’une haute spiritualité. Cet exemple, et bien d’autres que nous pouvons tous trouver si nous cherchons, nous montrent qu’il y a en nous un processus intelligent. Quelque chose de très intelligent est là. On ne peut pas toujours y accéder facilement, mais au besoin, sans aucune démarche préalable, il se manifeste.

Sa réponse émotionnelle à cette situation aurait pu ajouter une souffrance extraordinaire là où il y en avait déjà trop. Il a eu une réponse qui ne construisait ni problème ni souffrance supplémentaire. Une réponse de la plus grande sagesse, sans aucune pratique, sans aucune recherche, simplement parce que c’était déjà là. Ce que nous cherchons est déjà présent. En situation, nous pouvons nous en remettre à cette intelligence.

Cela requiert une compréhension et une confiance nécessaires pour vraiment pouvoir lâcher : savoir qu’en nous, cette intelligence existe. Pour moi, la plus belle preuve en est la naissance de mon fils. C’était une naissance à la maison, un moment très fort qui a duré longtemps. Peu de temps après sa sortie, il a trouvé le sein. Comment ? C’est déjà un savoir, une connaissance, une intelligence. Tout est déjà là. C’est de là que part tout apprentissage.

Quand on sait cela, quand on sent cela, quand on n’a plus de doute parce qu’on voit la manifestation de cette intelligence partout dans notre vie, alors on peut lâcher, on peut se poser. On peut avoir une spiritualité plus relax, moins axée sur la recherche de sécurité, mais plus posée, fondée sur la confiance en ce qui sait déjà.

Venir donner cette journée n’était pas facile pour moi. J’avais l’impression de plonger dans quelque chose d’extrêmement compliqué. À chaque tentative pour organiser ma pensée, je partais dans une autre direction, sans idée de comment cela allait se passer. Même durant la pause de midi, en essayant de rassembler mes pensées lors d’une promenade, cela ne s’est pas super bien passé. J’avais plein d’idées intéressantes, mais du mal à trouver un fil conducteur.

Cela me rappelle mes débuts dans l’enseignement, il y a 15 ans : le stress de m’asseoir, de devoir parler et apporter quelque chose de cohérent, la sensation d’être jugé sur ce que je délivrerais. Dans certaines retraites payantes, il fallait que ce soit à la hauteur, sans oublier l’image de moi. Cela peut encore survenir selon où je me trouve et à quoi je m’identifie.

Mais si je change de perspective, je remarque que dans les discours, les choses viennent souvent grâce à une qualité d’attention. Parfois, j’entends des choses que je dis et je me rends compte que je ne savais pas cela ; c’est venu comme une inspiration. Cela m’est aussi arrivé en musique. Avant, je jouais de la musique classique indienne, une musique structurée mais où l’on est extrêmement libre à l’intérieur de la structure. Je faisais des tournées avec un sitariste norvégien. Nous pratiquions beaucoup, essayant des choses. Il y avait des moments d’harmonie très forts entre deux ou trois musiciens.

Sur scène, il venait des choses que je n’avais jamais entendues dans mes tablas. Parfois, nous faisions une pause imprévue, puis cela repartait. Cela ne venait pas tout seul dans notre chambre ; cela venait de la totalité de l’attention. Désormais, quand je viens donner un discours, même si je ne sais pas encore vers où cela va partir, je connais le thème et j’ai des idées que j’aimerais assembler, mais je m’en remets aussi à ce processus intelligent qu’est l’attention commune dans cette pièce. C’est cela qui va laisser exprimer quelque chose.

Je change de point de vue : je ne suis plus « moi qui doit délivrer un produit à vous », mais un processus de la vie qui se déroule et dans lequel j’essaie de laisser la place. J’ai changé d’identification, je ne suis plus autant identifié à mon rôle. C’est beaucoup plus relax. Cela lâche, et du coup, cela permet. J’espère que cela permet aussi que ça se passe bien. Mais pour cela, il faut faire confiance.

En musique classique indienne, pour improviser, il faut une grande confiance. Le sitariste, par exemple, joue souvent sur une corde en faisant « ting ting ting ». Il attend l’improvisation. Deux possibilités s’offrent à lui : soit il cherche activement un phrasé à partir de sa mémoire et de ce qu’il a déjà répété, soit il a suffisamment confiance, il lâche et il attend. Alors, parfois, quelque chose vient. Tout le monde le sent. Quelque chose se passe, une beauté émerge à travers lui, sa voix, son instrument. Une beauté qui touche tout le public.

Les Indiens, très réceptifs à cela, se lèvent souvent en disant « Hare Hare Mahadev » : les dieux se sont exprimés à travers le musicien. Il a laissé la place. Il n’était pas là à se demander « que pensent les gens de moi ? ». Parfois, de grands musiciens connus sont assis juste en face ; lâcher l’image n’est pas facile. Mais s’il y parvient, alors quelque chose d’autre peut venir.

J’ai vu un jour un concert de Bhimsen Joshi, l’un des plus grands chanteurs en Inde, aujourd’hui décédé. Il était très vieux, on le portait pour arriver sur scène car il ne pouvait plus marcher. D’habitude assis sur la scène avec les musiciens, cette fois, les tables étaient disposées en U. Il était sur une chaise, un micro devant lui, incapable de s’asseoir en tailleur. Il était comme un légume, ne saluant même pas le public. C’était l’un de ses derniers concerts. Son fils a assuré 80 % du concert. Lui, de temps en temps, laissait échapper un son… et c’état magnifique. Voilà ce qu’est lâcher pour faire place à autre chose. Lâcher, encore lâcher, lâcher toujours.

Pour nous, lâcher requiert à chaque fois de la confiance.

Conseils du Bouddha face à la prolifération mentale

Quand le « petit vélo » tourne en rond dans la tête, c’est souvent lié à des identifications à quelque chose d’assez superficiel : notre image mise en danger par un voisin, une parole compliquée, ou une critique intérieure très active. Un des conseils du Bouddha est de revenir à la pleine conscience, de dégager notre attention prise dans ce tourbillon de pensées pour la ramener à ce qui se passe ici et maintenant.

On utilise la respiration, mais n’importe quel objet de perception peut nous dégager de la pensée et nous ramener hors de cette turbulence. C’est absolument essentiel à pratiquer. Cela signifie de nouveau lâcher : lâcher l’histoire, lâcher l’identité, lâcher l’image, et revenir à quelque chose. Dans l’ici-maintenant, il y a beaucoup moins de construction à propos de moi-même. Finalement, c’est lâcher pour revenir à la conscience elle-même. Au départ, c’est la respiration, mais au fil de la pratique, l’objet n’est plus vraiment la respiration, c’est la conscience elle-même. On revient à sentir la présence.

Le Bouddha a proposé d’autres approches pour apprendre à lâcher, notamment les trois caractéristiques de la vie.

1. L’impermanence (Anicca)

Rien ne dure. C’est une évidence, et pourtant nous vivons comme si les choses étaient permanentes. Quoi que ce soit, de génial ou de problématique, cela va s’arrêter. Mais nous saisissons comme si cela allait durer. Le Bouddha conseille de réfléchir et de remarquer l’impermanence.

En méditation, on médite avec l’intention de voir que tout change. Dans le mouvement de la respiration, c’est très clair : il n’y a pas un endroit permanent. Il y a des pauses entre l’expire et l’inspire. Si l’on observe les sensations physiques dans la main, on remarque qu’elles sont tout le temps en transformation. On démarre la méditation dans un certain état d’esprit ; trois secondes après, on n’y est déjà plus. Un moment on est perdu dans ses pensées, l’instant d’après une douleur dans le dos nous ramène, un chien aboie, on revient à la respiration, on repart… Ça change, ça change, ça change. Rien ne dure.

Apprenons à voir cela consciemment. Pour le moment, nous le savons intellectuellement, mais nous ne le voyons pas vraiment. Le Bouddha nous dit : « Regardez un peu. Rien ne dure. Alors pourquoi saisir ? » Il n’y a rien à saisir car cela ne peut pas durer. Inutile d’y mettre tant d’efforts et d’émotions.

Il conseille ensuite de voir toute chose comme étant impermanente. Ce n’est pas simplement constater l’impermanence, c’est aborder chaque chose en se disant : « Ah, c’est impermanent ». Cela devient un outil pour lâcher.

Par exemple, en méditation, une douleur survient. La réaction habituelle est : « Non, pas encore cette douleur, pourvu qu’elle s’en aille, je ne peux pas méditer ». On peut alors ramener la connaissance de l’impermanence : « Je sais qu’elle ne va pas durer ». Souvent, les douleurs en méditation partent sans qu’on remarque même leur départ. Cela fragilise l’attitude qui solidifie la douleur en se disant « elle va rester tout le temps ». C’est la regarder en sachant qu’elle va partir.

C’est ce que l’on fait depuis tout petit : quand on a faim, nos parents disent « on va bientôt manger » ; quand on s’est fait mal, « ça va passer ». C’est une manière de mettre en perspective pour rendre la chose plus supportable. Bien sûr, il est aussi important de dire à un enfant « où est-ce que tu le sens ? », de prendre soin des deux mondes. Mais lui faire comprendre que ça va passe l’aide à lâcher l’envahissement de la douleur, qui pour lui semble éternelle car il n’a pas encore notre rapport au temps. Savoir qu’on va manger rend la faim plus facile à supporter.

Le Bouddha conseille donc de voir les choses plaisantes comme impermanentes pour les vivre pleinement, et les choses déplaisantes comme impermanentes pour ne pas devenir fou et s’agiter en tous sens : ça va passer. En méditation, c’est hyper utile.

J’adore un exercice, même si j’y arrive rarement : la mouche. Si une mouche se pose sur votre joue pendant la méditation, c’est une opportunité de pratique. Quand je l’entends arriver, je sens une tension intérieure. La pratique commence là : il faut détendre. Pour lâcher prise, on passe toujours par le corps, car le corps se tend quand il y a saisie (même pour un morceau de gâteau). Détendre le corps permet de relaxer l’emprise de cette saisie.

J’entends la mouche, je sens qu’elle va se poser. Toute la pratique est de détendre, détendre, détendre. Lâcher et savoir que ça ne va pas durer. Voir ce moment comme transitoire. Voir s’il est possible de ne pas s’agiter, d’arriver à une égalité, à un non-mouvement. Sinon, nous passons notre temps à nous agiter pour transformer les choses : « ça je n’en veux plus », « ça j’en veux plus ». Cette émotion, cette pensée, ce ressenti… chercher ceci, refuser cela. C’est cela qui génère beaucoup de pensées en méditation.

Avec la mouche, il s’agit de lâcher, détendre le corps, savoir que ça ne va pas durer, et en faire une pratique : lâcher, revenir à la respiration.

Il y a aussi des manières de voir qui peuvent transformer la sensation. Si je suis dans un moment de méditation très distrait, pris dans des histoires, la mouche qui arrive va vite repartir ou je vais la chasser. Ce ne sera pas possible de l’accepter. Mais si je suis dans un moment où il y a peu de pensées, où les choses se sont posées, où il y a quelque chose de vaste, de léger et de calme, alors entendre la mouche et la sentir arriver sera beaucoup moins difficile à accepter. Ce ne sera presque plus un problème. Parfois elle peut rester, et ce n’est pas dérangeant car il y a de l’espace.

Quand je suis à cet endroit de moi-même, ce n’est plus un problème. Cela ne signifie pas qu’on devrait toujours être à cet endroit, mais constater tous ces ordres de réalité, toutes ces manières d’être. Ce qui est séduisant dans la méditation, c’est la capacité de les visiter tous : du moment où il n’y a presque plus d’identité, plus de mouvement, plus de temps, jusqu’aux moments riches en émotions, avec des pensées de compréhension ou des pensées stupides, des moments de distraction ou déplaisants. Tout cela est visité en méditation, mais avec la lumière allumée, plus de conscience. On y voit plus, on comprend plus, et on devient capable de monter et descendre l’échelle de la visite intérieure. C’est une connaissance de soi au-delà des idées qu’on a de nous-mêmes.

Le Bouddha propose donc cet outil de voir que rien ne dure, de comprendre et d’appliquer cette compréhension. Tout cela figure dans le discours des Fondations de la pleine conscience (Satipatthana). La pleine conscience, selon le Bouddha, c’est revenir au moment présent, mais il dit aussi de voir les choses d’une certaine manière. Ce n’est plus juste être en contact avec les choses telles qu’elles sont ; il propose d’amener quelque chose dans le regard : voir les choses comme étant impermanentes.

Pour entraîner cela, il parle de méditations sur la mort : se voir sous terre, se voir mangé par les vers. Il y a des méditations dans les cimetières, assises sur un corps. Pourquoi ? Pour intégrer la notion d’impermanence à tous les niveaux, que ce soit au niveau d’une vie entière ou d’un simple moment.

2. La souffrance (Dukkha)

La deuxième caractéristique est Dukkha, la souffrance. Ce qu’on cherche dans notre recherche spirituelle n’est pas trouvable dans tout ce qui a un début, une durée et une fin. Tout ce qui est impermanent ne peut pas nous satisfaire pleinement. Il y aura toujours une tension, ne serait-ce que de savoir que même le plus merveilleux des moments va finir.

Le Bouddha propose de voir, en méditation et dans le quotidien, toute chose qui se présente comme insatisfaisante, dans l’optique qu’elle ne peut pas satisfaire la soif de profondeur, de libération et d’éveil qui nous amène à pratiquer. Ce n’est pas dans cette direction qu’il faut chercher.

En méditation, on voit tout phénomène, même la plus belle des pensées, ou une pensée sur la résolution d’une dispute avec un ami. La méditation peut servir à résoudre ce conflit, c’est très important, mais ce n’est pas là qu’on trouvera la satisfaction spirituelle ultime, l’éveil. Résoudre un conflit est important, mais il ne faut pas se laisser croire que parce que cette situation se solutionne, ce qu’on cherche de plus ultime sera présent. Jamais. Ce n’est pas en transformant les conditions que nous trouverons ce que nous cherchons.

Cela nous amène à voir toutes choses de manière égale. Ce qui se présente n’a pas d’intérêt dans cette approche ultime. Je sais que cela peut sembler réducteur, car il y a cette belle notion de porter intérêt à tout ce qui se présente. Mais ici, il s’agit de porter intérêt à rien de ce qui se présente, sachant que ce qu’on cherche au niveau ultime viendra du fait de ne plus attraper et saisir ce qui nous intéresse : la résolution d’un problème, une meilleure identité, la fin de la critique intérieure, une nouvelle voiture. Non, ce n’est pas là-dedans que ça se trouvera.

Ce qui nous pousse à passer des centaines, des milliers d’heures assis en silence plutôt qu’à la plage, à faire des retraites plutôt que des vacances à la montagne, c’est une force intérieure, une intelligence intérieure. Ce qu’elle cherche n’est pas trouvable dans quelque chose qui a un début, une durée et une fin. Tout ce qui est impermanent ne comporte pas la satisfaction spirituelle recherchée.

3. Le non-soi (Anatta)

La troisième caractéristique est Anatta, le non-soi. C’est une pratique de lâcher-prise. On utilise des compréhensions pour lâcher le mental, la saisie, l’identification.

De la même manière qu’on dit à un enfant « ça va passer » pour lui permettre d’avoir une relation différente avec sa douleur, on peut utiliser une compréhension pour changer d’identification. Si je m’assois au début d’un discours en me sentant « Denis, enseignant de méditation qui joue sa carrière », la pression est là. Mais si je prends la compréhension que je suis rien d’autre qu’un pur produit de la vie, vous aussi, et que c’est la vie qui parle et qui écoute pour le moment, alors l’identification change. Indéniablement, c’est juste aussi. Il n’y a plus la pression de l’enseignant qui joue sa carrière.

Ce sont des concepts qui amènent à des identifications et à des endroits différents. Comme le disait Daniela dans son retour, on remplace une idée par une autre, car une nouvelle idée permet de plus lâcher prise. Nous sommes là dans le domaine du Sentier Octuple des Nobles, spécifiquement la Noble Compréhension : la compréhension qui ne crée pas de souffrance. Il s’agit d’amener à une situation une compréhension qui n’engendre pas de souffrance.

Je vous avais raconté cet exemple en Inde : j’étais assis sur un rocher, aux portes du désert, vivant un moment béni, très calme. Arrive une jeep avec des étudiants, musique à fond. Ils s’arrêtent près d’un chai shop. Je sens que ça se crispe en moi. Je n’ai pas envie que ce moment change, que ces enfants me voient et me posent les mêmes questions, je n’ai pas envie que l’atmosphère change. Je sens quelque chose se refermer.

Ils s’égaient dans les rochers. L’un d’eux me voit, ils arrivent tous. Je sens la tension monter. Et puis, quelque chose dit : « Et pourquoi pas les accueillir ? Après tout, c’est la vie qui vient rendre visite à la vie ». Et hop, ça lâche. Les résistances disparaissent parce que le concept a changé, parce que la manière de voir a changé. Je les accueille calmement, sans résistance. C’est cela que le Bouddha nous amène : différents prismes pour voir la réalité, afin qu’elle apparaisse d’une manière constructive et sans tension.

Un autre exemple : il y a quelques années, j’ai eu envie de proposer de la méditation dans les écoles. J’ai commencé des formations, mais je n’étais pas très relax. C’est compliqué : plus difficile avec des enfants qui n’ont pas tous choisi d’être là, avec la turbulence, et chaque âge est très différent. Cela demandait d’apprendre énormément.

Mais il y avait aussi des résistances : des peurs financières (vivre sur donation est déjà évident, mais dans les écoles, c’est encore plus incertain avec l’Éducation nationale), et des peurs de l’ego. Enseigner aux adultes nourrissait mon ego ; j’avais peur que cela ne le nourrisse pas avec les enfants, qu’il n’y ait pas ce « jeu ». Beaucoup de choses à apprendre, l’ego mis au défi, la finance… beaucoup de poids.

À un moment, cette pensée m’est venue, et elle me vient souvent depuis : « Pour qui est-ce que tu travailles ? Est-ce que tu travailles pour toi, ou est-ce que tu travailles pour la vie ? » Chacun remplit ces mots comme il veut. Pour moi, cela veut dire : « Est-ce que tu travailles pour le Dharma ? Au service de qui es-tu en ce moment ? » Ce n’est pas une voix jugeante, juste une belle question.

Souvent, il y a du mix : je ne travaille pas que pour le Dharma, ni que pour moi. Dans mon rôle d’enseignant, il y a un mix entre le Dharma, l’envie de transmettre, de nourrir la vie, et les jeux de l’ego. C’est un combat permanent. Mais quand cette question s’est posée, la réponse était claire. J’ai commencé à enseigner la méditation dans les écoles. Cela a tout clarifié.

C’était un changement de perspective. Je suis passé de « moi, Denis, qui ai une idée d’enseigner dans les écoles » à « quel est cet appel et comment est-ce que j’y réponds ? Pour qui est-ce que je travaille ? ». J’ai changé de concept, j’ai changé de niveau. Le concept amène à différents niveaux d’expérience, à différents niveaux de moi-même.

La Voie Suprême

Quelques phrases du Troisième Patriarche Zen :

« La voie suprême n’est pas difficile si seulement vous ne faites pas de choix. Quand l’amour et la haine sont tous deux absents, tout devient clair et sans déguisement. Faites la plus petite distinction entre les phénomènes et vous êtes aussi éloigné de la voie suprême que le ciel l’est de la terre. »

Pour les bouddhistes, les phénomènes sont tout ce qui est perceptible : le corps, une sensation physique, un son, une pensée, une émotion. Tout ce qui est perçu par la conscience est un phénomène.

« La voie suprême n’est pas difficile si seulement vous ne faites pas de choix. » En méditation, on ne choisit plus ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas. On reste égal, d’une égalité parfaite, quelle que soit l’expérience. Pas de « je voudrais que ça dure », pas de « je voudrais que ça passe ». « Quand l’amour et la haine sont tous deux absents, tout devient clair et sans déguisement. »

« Faites la plus petite distinction entre les phénomènes et vous êtes aussi éloigné de la voie suprême que le ciel l’est de la terre. » Impossible de vivre comme cela au quotidien. Gardons toujours bien les deux mondes clairs. Ce ne sont pas des instructions sur comment mener une bonne vie sur terre. Cela parle de découvrir un centre qui n’est peut-être pas individuel, pas personnel, dans lequel il n’y a pas de sensation « je », pas de sensation « moi ». Cette découverte aura un impact fondamental sur la manière dont on vit sur Terre. Mais essayer de vivre sur Terre comme cela n’est pas possible, et ce n’est pas le but.

En méditation, en revanche, cela signifie que quel que soit ce qui se présente, on n’y cherche rien. On le laisse être. On n’essaie pas de le retenir, ni de le faire partir. Quel que soit l’état d’esprit, on lâche parce qu’on n’y voit rien à trouver, rien à chercher. Ce qu’on cherche ne dépend pas de l’absence de cette chose. Il ne faut pas que ça disparaisse pour que j’atteigne un état, ni que ça reste parce que c’est ce que je cherche. Ce n’est pas là que je peux chercher ce que je cherche vraiment.

Ces instructions nous amènent à une non-saisie. Les choses peuvent aller et venir, tout est vu, mais rien n’est saisi. On ne lâche plus prise parce qu’on n’a rien saisi. On lâche prise parce qu’on a saisi quelque chose : un désir que quelque chose reste, une étiquette « c’est la méditation la plus profonde ». Si on s’attache et qu’on essaye de prolonger un état agréable, on fige l’histoire, on ne peut pas aller plus profond, et comme cela ne va pas durer, les frustrations décollent.

Rien n’est à saisir. Un ami, directeur du centre Krishnamurti à Puducherry, racontait cet exemple de Krishnamurti : c’est comme regarder le Gange passer. On y voit des troncs, une vache morte, des fleurs en offrande, des bougies, ou un cadavre à moitié brûlé. On regarde le Gange et on ne se dit pas « je vais retenir les fleurs et faire passer le cadavre plus vite ». Tout ce qui passe a le droit de passer, et on le laisse passer. On ne cherche rien là-dedans. Ce n’est pas là qu’on cherche la satisfaction spirituelle.

Quand cela est suffisamment compris, on peut lâcher prise plus vite. L’étape suivante est de saisir de moins en moins. Dans notre quotidien, on dépend moins des conditions pour trouver une sensation de quiétude. Plus on dépend des conditions, moins on trouve de quiétude, car les conditions changent toujours et vont vers la vieillesse, la maladie et la mort.

Si on dépend des conditions pour trouver une quiétude, la liberté est un mythe. Spirituellement, la liberté n’est pas de faire ce qu’on veut, mais la capacité d’être heureux quelles que soient les conditions extérieures, physiques ou intérieures. Pour que cela soit possible, il faut découvrir un état de nous-mêmes qui n’est pas dépendant, qui n’a pas un début, une durée et une fin.

Est-ce un mythe ? Je ne sais pas. C’est une question à garder vivante : est-ce que tout ce qu’on est dépend du temps ? Le temps est fascinant, un concept indéfinissable. Est-ce que tout ce qui constitue notre être, y compris cette intelligence déjà présente chez mon fils à sa naissance, est pris dans ce courant ? Ou y a-t-il quelque chose d’absolument indépendant du temps ? Dans notre expérience, y a-t-il quelque chose qui n’a pas de début, de durée, de fin ?

Le non-né, parfois appelé le Grand Un, ce qui n’a pas son contraire… Ce sont des questions qu’on se pose sur le chemin spirituel. Je ne pense pas qu’il soit intéressant de développer des croyances, mais de se poser des questions, très certainement. Et comment savoir ? En expérimentant.

Le chemin qui m’interpelle le plus est de pratiquer pour lâcher de plus en plus tout ce qui, en moi, a été construit. Tout ce qui, dans ma méditation, si je ne le saisis pas, si je ne m’y intéresse pas, si je ne le suis pas, si ça ne m’emporte pas, peu à peu… Nous verrons dans les séances suivantes comment les choses apparaissent, et comment dans certains moments de pratique, elles n’apparaissent plus.

Jusqu’où peut-on aller dans cette déconstruction qui laisse de la place ? Aller vers des moments où l’on perçoit de moins en moins : moins de corps, moins de respiration, moins de pensée, moins de temps, moins de soi. On lâche, et si on lâche, jusqu’où peut-on aller ?

Personnellement, je trouve cela passionnant, comme un jeu de recherche. Cela ressemble à la curiosité des mathématiciens ou des physiciens passionnés. Il y a quelque chose de vraiment curieux à explorer et à découvrir. Mais aussi, cela libère, cela change l’identification. Quand on se découvre existant sous des formes moins construites, plus primitives (au sens de « premières »), on se ressent comme étant plus cela que ce qui a été construit et qui ne cesse de changer.

Quand j’avais 5, 10, 15, 20, 30 ans, beaucoup de choses ont changé. Qu’est-ce qui n’a pas changé ? Y a-t-il une chose en moi qui n’a pas changé depuis ma naissance ? Si quelque chose en moi n’a pas changé, alors c’est plus « moi » que tout ce qui a changé.

Ce que j’amène ici représente beaucoup : des années de recherche, de pratique, d’interrogation, de lecture, d’écoute de discours. Pour vous, cela vient impacter là où vous en êtes, sans que je sache ce qui se passe exactement.

Je vous conseillerais de prendre patience, de ne pas vous jeter sur des conclusions hâtives, de ne pas vous sentir frustrés si vous avez l’impression de n’avoir pas compris grand-chose, ou de vous demander « quel est le rapport avec moi et mon quotidien ? ». Si tout cela n’est pas clair encore, c’est tout à fait OK. Peut-être que cela plante des petites graines. Peut-être aussi que cette approche ne correspond pas à certains d’entre vous ; il y a plein d’autres approches de méditation qui pourraient mieux convenir.

L’important est de ne pas développer de frustration, de ne pas se sentir enseveli ou pas à la hauteur, car il y a vraiment beaucoup. Je me donne le temps de revenir sur les mêmes choses en ajoutant des détails et des liens dans les séances à venir. C’est le but de ces cinq mois : nous amener collectivement vers une perspective qui, ensuite, vous conviendra ou pas, et chacun fera sa musique. Mais au moins apporter cette perspective, qui vient beaucoup de l’enseignant dont je vous ai déjà parlé, Robert Beat, décédé il y a un an et demi.

Il m’a beaucoup inspiré, que j’ai eu la chance de rencontrer quelques fois. C’est une herméneutique du bouddhisme, un décodage spécifique qui, pour moi, a un sens énorme. Beaucoup de concepts n’avaient jamais trouvé leur place chez moi auparavant : le lâcher-prise, le désir, l’attachement, et leurs problématiques. Encore moins le non-soi ou la vacuité. Mais sous cet angle que j’essaie peu à peu d’amener, cela prend un sens énorme, passionnant et libérateur.

C’est cela que j’ai vraiment le désir de réussir à mettre en musique pour le transmettre. Il y a beaucoup, vraiment beaucoup. Les discours seront enregistrés ; si quelque chose a été dit qui était intéressant ou qui a résonné, ça vaudra la peine de réécouter.

Comme vous l’avez compris, il y a tout un aspect philosophique dans cette approche. La pensée, la philosophie, la manière de voir, la conception, font partie intégrante et nécessaire de cette approche. Dans cette optique, il n’est pas possible de méditer juste en pleine conscience et en silence, car on y infuse des manières de voir. Et du coup, ce qui est vu change.

Merci pour votre écoute. C’était généreux et il y avait une belle qualité d’attention. Merci beaucoup.