Le Lâcher-prise : De la surface à la profondeur de l’être

Le thème de cette journée est la saisie et le lâcher-prise. Le mot « saisie » est peu usité dans notre quotidien ; il mérite donc d’être explicité. Quant au terme « lâcher-prise », c’est un mot composé inventé assez récemment, qui n’existait pas dans notre passé. Il désigne une attitude de l’esprit et a été massivement employé au cours du dernier siècle. De ce fait, il est très chargé et, curieusement, il me pose problème pour cette présentation. Il semble porter en lui l’idée d’un domaine simple : « il suffit de lâcher ». Cette simplification, bien qu’utile parfois pour manipuler une idée et obtenir un résultat direct, reste une simplification. Elle peut même engendrer une pression : « Pourquoi suis-je incapable de lâcher ? »

En y réfléchissant, je constate que le lâcher-prise est fondamentalement plus complexe qu’il n’y paraît. Cette complexité est phénoménale. Dans l’approche présentée par le Bouddha, tous les enseignements peuvent se comprendre sous le regard du lâcher-prise. Tout est un enseignement de lâcher, de lâcher encore. Je souhaite d’abord aborder le lâcher-prise dans notre quotidien, à la surface de notre vie, puis explorer ce qu’il signifie au plus profond de nous-mêmes, notamment pour accéder à ces profondeurs en lâchant l’identification.

La complexité du quotidien

Dans la vie courante, le lâcher-prise est souvent associé au désir. On a envie de quelque chose qui, pour diverses raisons, n’est pas sain pour nous, et l’on tente de lâcher ce désir. Prenons l’exemple d’une part de gâteau supplémentaire lors d’un repas entre amis. Chacun a ses raisons de ne pas la prendre : la ligne, la santé, l’image que les autres pourraient avoir de nous. La formule « il suffit de lâcher » semble s’appliquer, mais la réalité est tout autre.

La capacité de lâcher dans l’instant dépend de la totalité de ce que nous sommes : notre relation à nous-mêmes, notre état émotionnel, le contexte, la présence des autres, la journée que nous avons passée, l’importance que nous accordons à notre santé. Tout cela, et bien plus encore, entre en jeu pour déterminer si nous tendrons la main vers ce gâteau ou non. Ce n’est pas une simple question de volonté binaire. Parfois, chez d’anciennes fumeuses par exemple, quelque chose « lâche » soudainement après des années de lutte. Mais si l’on examine le processus préalable, depuis la construction de la personne jusqu’à ce moment précis, on voit que cela inclut la totalité de l’individu.

Ce que l’on lâche, en réalité, c’est la saisie. La saisie, c’est lorsque l’esprit s’arrête sur quelque chose, ne continue pas son chemin, y revient sans cesse et s’y fixe. Une pensée ou un désir, qui auraient pu être passagers, sont maintenus et deviennent source de combat intérieur.

Une pratique utile dans le quotidien consiste, lorsqu’un désir surgit, à observer notre atmosphère intérieure. Souvent, un désir qui s’accroche et devient prépondérant masque un état intérieur inconfortable : solitude, ennui, tristesse ou critique intérieure. Le désir devient alors un moyen de fuir cet état déplaisant. Il est renforcé par ce que l’on cherche à éviter. Observer pourquoi un désir s’installe et devient une saisie aussi forte est une clé importante.

La mécanique du désir et de la souffrance

J’ai longtemps fumé de l’herbe. Pendant des années, ce fut agréable, puis vint un temps où je ne le désirais plus, sans pourtant parvenir à m’arrêter. Je me souviens de ces matins où je décidais : « Aujourd’hui, j’arrête ». Je tournais en rond, en lutte contre le désir, jusqu’à ce que, vaincu, je me dise : « Bon, un petit joint, et demain j’arrête ».

Ce combat révèle un mécanisme fascinant. Au moment où je dis « demain j’arrête », mon esprit, qui ne connaît pas le temps comme nous, vit l’arrêt comme déjà acquis. Une détente s’opère : je peux fumer car, en même temps, j’ai « déjà arrêté ». Mais le plus instructif fut de réaliser que la satisfaction ne venait pas du joint lui-même, mais de la cessation de la tension due au désir. La plus grande souffrance n’était pas l’absence de la substance, mais l’état de désir non assouvi qui me travaillait continuellement. La récompense, c’était simplement de sortir de cet état de tension.

Cela rejoint la deuxième noble vérité du Bouddha, exposée dans son premier discours au parc de Sarnath : la cause de la souffrance (toute tension, toute insatisfaction) est le désir avide, la soif (tanha). La soif des plaisirs des sens, la soif de l’existence, la soif de la non-existence. Le désir en lui-même est un état de souffrance.

Certaines philosophies suggèrent de dire « oui » au désir pour y mettre fin. Pourtant, l’expérience montre que satisfaire systématiquement ses désirs ne fait qu’en créer de nouveaux, plus grands. Le désir devient un monstre insatiable. De plus, assouvir tous nos désirs peut mettre en péril notre santé, peser sur l’écologie ou exercer une pression sur nos proches, notamment dans le couple. L’incapacité à lâcher un désir figé conduit à la manipulation et à des comportements nuisibles.

L’apprentissage spirituel consiste donc à apprendre à lâcher le désir lui-même, et non l’objet du désir (le gâteau, la cigarette). Ce que l’on lâche, c’est l’emprise que le désir exerce sur nous. Lorsque l’on parvient à ne pas satisfaire un désir mais à le laisser partir, la soif s’arrête et un état de bien-être émerge, bien plus vaste que celui procuré par l’assouvissement. On évite ainsi le cycle du jugement et de la critique intérieure qui suit souvent la cession au désir. On se retrouve dans une atmosphère de satisfaction personnelle, de renforcement de l’image de soi et d’alignement avec une certaine simplicité.

Lâcher des désirs, c’est revenir à une simplicité ancestrale, plus naturelle et universelle, loin de la complexité et des distractions incessantes du monde moderne. Notons aussi que l’on ne lâche jamais un désir dans le vide : on lâche un désir pour un autre, plus pertinent. On lâche le gâteau pour la santé ; on lâche un mode de vie urbain pour un changement, même incertain. Cela établit une hiérarchie dans nos désirs : lesquels nous conduisent vers la souffrance, et lesquels nous mènent vers moins de souffrance ?

Du bien-être à la spiritualité

Cette hiérarchisation permet de passer des pratiques de bien-être aux pratiques spirituelles. Lâcher le sucre pour préserver son énergie est une pratique de bien-être. Lâcher la viande par compassion pour les animaux relève de la bienveillance, une forme de lâcher-prise tournée vers plus grand que soi.

Dans le bouddhisme, on utilise des désirs plus sains pour lâcher les saisies superficielles. Initialement, il s’agit du désir de sortir du cycle des renaissances (le samsara). Dans le bouddhisme Mahayana, cela évolue vers le vœu du Bodhisattva : s’éveiller pour libérer toutes les personnes en souffrance, en acceptant de revenir dans le monde tant qu’un seul être souffre. Ce vœu profond devient le moteur pour lâcher tous les désirs qui ne mènent pas à cette fin : désir de célébrité, de richesse, d’être spécial, ou simplement d’avoir une identité et une reconnaissance. Tout cela doit être lâché pour atteindre l’état d’éveil capable d’aider véritablement autrui.

La méditation comme pratique de lâcher-prise

La méditation assise est une école du lâcher-prise. On y exerce un certain contrôle : on porte attention à la respiration et, dès qu’une pensée surgit, on la lâche pour revenir au souffle. Lâcher une pensée, ce n’est pas rien : c’est lâcher une grande partie de la construction de notre individualité.

Nous sommes souvent attachés à notre « télé intérieure » qui raconte des histoires, génère des émotions et nous divertit. Plus le contenu émotionnel est fort, plus la pensée est difficile à lâcher. Parfois, nous ne voulons même pas la lâcher car ces histoires nous font nous sentir vivants. La pensée comble l’ennui.

Si notre seul désir était de quitter ce jeu pour goûter le vide, le chemin serait plus rapide. Mais nous avons de multiples désirs : se perpétuer à travers des histoires, vivre des émotions, devenir quelqu’un, être reconnu. Tous ces désirs construisent l’ego. Or, maintenir cette image de soi demande une énergie énorme. L’esprit travaille constamment à développer, transformer et protéger cette image, à la voir à travers le regard des autres, qu’elle soit celle d’un être magnifique ou de la plus grande des victimes.

Il y a là une contradiction inhérente à la spiritualité. D’un côté, nous devons construire et entretenir une identité fonctionnelle, ouverte et aimante (le domaine relatif). De l’autre, la réalisation spirituelle pointe vers ce qui existe au-delà de cette construction, vers l’ultime, ce qui préexiste à toute forme et n’est pas séparé.

Ajahn Chah, grand maître bouddhiste, résumait cela ainsi : « Vous devez connaître à la fois l’universel et le personnel, le royaume des formes et la liberté de ne pas vous y attacher. Les formes du monde ont leur place, mais d’un autre côté, il n’y a rien ici. Pour être libre, nous avons besoin de respecter ces deux vérités à la fois. » Il ne s’agit pas de tomber dans l’extrême. Le lâcher-prise ultime implique de lâcher la totalité de ce qui a été construit, tout en prenant soin de notre personnalité et de nos compétences dans le monde relatif.

En méditation, l’objectif est de lâcher continuellement l’intérêt porté aux pensées. Peu à peu, en ne les nourrissant plus de notre attention, elles perdent de leur force. On découvre alors un espace intérieur bien plus vaste qu’imaginé. Cet espace n’est pas atteint par une direction active, mais par le lâcher-prise de tout ce qui encombre.

Cette pratique transforme profondément l’identification. Habituellement, nous nous définissons par une image : « Je suis Denis, né ici, ayant tel métier, tel caractère ». Cette image est nécessaire pour fonctionner dans le relatif. Mais dans les espaces de silence profonds, lorsque l’on lâche la construction de cette image, la notion de « Je suis » change. Elle devient moins individuelle, moins séparée. Mon « je suis » et ton « je suis » se rejoignent, car il y a moins de construction mentale entre les deux.

Le goût de la conscience

Lorsque l’on se désintéresse du monde de la pensée, on accède à des espaces silencieux où une partie de l’identité dissoute n’apparaît plus. Dans ces espaces, le « Je suis » n’est plus défini par des attributs. C’est là que réside le véritable lâcher-prise : non plus sur un objet superficiel, mais sur le besoin d’être quelqu’un.

Tant que persiste ce besoin d’être spécial ou différent, la pensée reste activée, saisissant la moindre suggestion pour construire des scénarios mentaux. La proposition ici est un désintérêt radical pour tout ce qui se présente. Contrairement à d’autres approches méditatives où l’on accueille et explore les émotions, ici, rien de ce qui émerge ne nous intéresse. Il n’y a plus de mouvement, plus de saisie. C’est ce qui permet à quelque chose de se poser.

On lâche alors la pensée pour revenir à la sensation d’être présent. La respiration n’est qu’un ancrage pour retrouver cette présence. Cette sensation d’être présent devient l’objet de notre attention. C’est de l’espace, du non-soi, de la non-construction. C’est la direction de notre recherche spirituelle. On développe le « goût » de la conscience, du vide, de l’espace.

Une fois ce goût acquis, on lâche toute chose car toute saisie nous ferait perdre cette saveur. Une pensée concernant un projet (comme peindre une nouvelle maison) peut surgir, mais elle ne sera pas suivie. Elle n’a rien à offrir car nous sommes déjà pleinement nourris par la sensation d’être présent.

L’identification change alors : nous ne sommes plus les objets (pensées, corps, émotions), mais le sujet, ce qui perçoit. « Je » suis ce qui est conscient. Quand une pensée s’élève, on ne dit plus « je pense », on voit simplement « une pensée ». Il n’y a plus de saisie.

Il arrive, dans la pratique, un moment presque indescriptible où quelque chose lâche physiquement. Le corps, jusqu’alors maintenu par un effort, semble descendre d’un centimètre et se tenir tout seul. Il devient léger, les douleurs disparaissent. Les pensées peuvent encore surgir comme des sons (un oiseau, un klaxon), mais elles ne nous saisissent plus. Nous ne les suivons pas car cet état est complet, pleinement satisfaisant. Rien ne manque. L’ordre du jour n’est plus la réalisation de désirs superficiels, mais une manière d’exister et un bonheur trouvés ailleurs.

Pour conclure, une histoire de Mère Teresa. Un journaliste lui demanda : « Que demandez-vous à Dieu quand vous priez ? ». Elle répondit : « Je ne demande rien, j’écoute. ». Le journaliste, pensant tenir un scoop, demanda : « Et que vous dit Dieu ? ». Elle répondit : « Il ne dit rien, il écoute. ».

Il y a une immensité dans ces mots qui pointe vers quelque chose d’indicible.

Merci pour votre écoute.