Voir avec sagesse : constructions et solidifications

Bienvenue à cette quatrième journée du cycle « Nourrir son corps et son esprit », intitulée « Voir avec sagesse ». Explorons ensemble le sens de ce titre.

Habituellement, je consacre une semaine de retraite dans ce lieu pour me préparer et entrer pleinement dans le sujet, car c’est ce qui me nourrit. Cette fois, le décès de mon père m’a contraint à partir en Belgique, m’empêchant de suivre ce rituel. Hier, j’ai toutefois pu consacrer une journée complète à cette immersion. Ce fut dense. Le soir, la fatigue rendait les choses un peu brumeuses. Nous verrons ce qui émerge de ce processus ; je suis curieux des chemins qu’il empruntera.

Lors de notre dernière retraite, beaucoup de matière avait surgi, avec une grande densité. Je suis heureux de vous voir toujours présents. Je réalise que c’est un défi : ce type de retraite n’est pas simple. Il apporte beaucoup, mais certaines notions peuvent déstabiliser ou remettre en question. C’est précisément le but.

Le thème de cette journée est celui des constructions et des solidifications. L’idée est de « désolidifier » les endroits où les choses se sont trop figées, nous amenant à relationner avec les événements de notre vie, et avec la réalité en général, comme s’ils étaient immuables. « Voir avec sagesse », c’est acquérir la capacité de voir d’une manière désolidifiée.

Je me sens moi-même en plein chantier dans ce domaine. Je ne vous transmets pas un savoir acquis et figé que vous devriez simplement appliquer. Ce n’est pas une matière que l’on apprend pour la transmettre telle quelle. Je vous partage mon propre chantier, avec l’espoir qu’il inspire le vôtre. J’espère que vous vous sentez en recherche, en chantier, plutôt qu’en train d’appliquer une technique.

Je ferai référence à un livre de David Bessis, Mathematica, dans lequel il explique sa passion pour les mathématiques. Il montre comment nous nous bloquons sur le formalisme, qui semble aride, alors qu’il cache un monde d’imaginaire et d’aspiration. Il note que les mathématiciens savent qu’en conférence, ils ne comprendront souvent plus rien après cinq minutes, car le sujet est trop spécialisé. Cela fait partie du processus d’apprentissage : accepter de ne pas tout saisir immédiatement.

De même, au fil de ces retraites, les thèmes deviennent plus complexes. Je les aborde avec mon langage et mes propres confusions. Il est donc tout à fait normal que certaines choses vous échappent. L’important est d’écouter ce qui devient vivant en vous durant ce discours, afin de nourrir votre propre chantier. Ce n’est pas un transfert de connaissances.

La sagesse et l’esprit de l’enfant

Lors d’un précédent cercle, la question était posée : « Pourquoi est-ce si compliqué ? Est-ce parce que notre esprit est compliqué et a besoin de toute cette complexité pour revenir à quelque chose de simple ? » On entend souvent l’idée qu’il faudrait retrouver « l’esprit de l’enfant », voir directement, sans interpréter, percevoir les choses telles qu’elles sont.

Cette notion est belle et utile, mais elle a des limites. Voir avec sagesse n’est pas voir comme un enfant. L’éveil, selon le Bouddha, n’est pas un retour en arrière. Un enfant, face à une émotion forte, est incapable de la gérer seul. Vivant dans l’immédiateté du moment présent, il n’a pas de perspective. Quand le moment présent est difficile, c’est grave pour lui, car il ne sait pas que cela va passer. Il est envahi, incapable de fonctionner, et a besoin de l’aide de ses parents pour apaiser cette tempête émotionnelle.

Cette perspective vient d’une compréhension acquise par la pensée, la philosophie et le concept. On ne peut pas dire qu’il suffit de revenir à l’instant présent. Cette idée peut d’ailleurs nous faire souffrir en nous donnant le sentiment d’avoir perdu une innocence inaccessible, comme si nous étions en échec. Une belle phrase dit : « Ce n’est pas de rester enfant qui vous est demandé, mais de redevenir des enfants. » Dans ce cheminement, nous gagnons quelque chose dans notre regard, une manière de voir qui s’apprend en vieillissant et qui ouvre ou ferme notre perception de la beauté et de la poésie.

Le Sentier Octuple et la Compréhension Juste

C’est pourquoi le Bouddhisme propose le Sentier Octuple des Nobles. Nous travaillons actuellement sur la Compréhension Juste. Celle-ci ne signifie pas détenir la vérité ontologique sur la réalité, mais adopter une manière de voir chaque chose qui ne construit pas de souffrance.

Le Sentier comprend :

  • Sagesse : Compréhension juste, Pensée juste.
  • Éthique : Parole juste, Action juste, Moyens d’existence justes.
  • Méditation : Effort juste, Concentration juste, Attention juste.

Ces aspects sont interactifs. Travailler uniquement sur la compréhension (philosophie) ne suffit pas pour atteindre l’éveil. Il faut incarner ce que l’on comprend par la méditation. Sans intégration, on peut avoir une belle philosophie tout en agissant à l’opposé, comme prêcher « Tu ne tueras pas » tout en faisant la guerre.

La méditation permet d’intégrer la philosophie et apporte des informations à l’éthique. L’éthique, quant à elle, transforme le sujet. La perception dépend de qui nous sommes. Par exemple, une personne qui choisit de ne plus manger d’animaux développe une relation et une perception des animaux totalement différentes. Le sujet doit se transformer pour affiner sa perception. Tous ces points du Sentier sont nécessaires pour « voir plus clair ». Quand on ne voit pas clair, la confusion crée de la souffrance pour soi et pour les autres.

Voir est une activité cérébrale

Que signifie « voir » ? La première image qui vient est celle des yeux. Pourtant, le neuroscientifique Wolf Singer explique que la perception est un processus actif et structurant. Le cerveau utilise des connaissances a priori (inconscientes, acquises par l’évolution et stockées dans nos gènes) pour interpréter les signaux sensoriels.

Les yeux ne « voient » pas ; ils transmettent des influx nerveux. Le cerveau, tel un décodeur complexe, traite ces signaux en plusieurs étapes avant de fournir une image à la conscience. Sans cette base de données de connaissances a priori, nous serions incapables de donner un sens à nos perceptions. Le cerveau fait une « meilleure supposition » (best guess) basée sur la mémoire et tous les sens pour créer une image cohérente de la réalité.

Tout ce que nous percevons est une construction du cerveau. Savoir que c’est une construction permet d’avoir une relation différente avec elle. Dire « c’est juste une construction » ne doit pas être péjoratif ; c’est le processus même de la connaissance, entre la perception de ce qui est et la création de ce qui est perçu. Nous sommes incapables de distinguer si la réalité est une perception de quelque chose d’objectif ou une création pure.

Cette question est plus brûlante que jamais. Il y a un siècle, la science pensait découvrir une réalité objective, indépendante de l’observateur. Aujourd’hui, cette vision s’érode. Comme le disait le mathématicien Henri Poincaré : « Une réalité complètement indépendante de l’esprit qui la conçoit […] est une impossibilité. » Le prix Nobel Wolfgang Pauli ajoutait que la tâche de notre temps est de construire une nouvelle idée de la réalité.

Le mot « évidence » vient du latin evident, qui signifie « voir ». Tout ce qui nous apparaît comme évident fait partie de ce que nous voyons. Voir, c’est comprendre. Voir ses pensées, c’est les percevoir intuitivement.

L’imaginaire et la réalité

David Bessis illustre la difficulté du formalisme mathématique par cette image : expliquer à quelqu’un par téléphone comment faire ses lacets sans qu’il ait jamais vu de chaussures. Les mathématiques parlent de quelque chose de beau et de passionnant, mais le langage pour en parler semble aride. Il en va de même pour la spiritualité : les discours sont nombreux pour décrire des vécus parfois simples.

Ce que vous voyez n’est jamais la réalité brute, mais une interprétation produite par votre mémoire et votre imagination, basée sur des signaux bruts dont vous n’avez pas conscience. Il y a un décalage temporel entre l’entrée du signal et l’image consciente, car le cerveau doit travailler. À la naissance, vous ne saviez pas voir car votre cerveau n’avait pas encore appris à donner du sens à l’information. Voir, c’est donner du sens.

Cette faculté de reconstruction permet aussi d’imaginer des choses inexistantes et d’avoir l’impression de les voir. Voir et imaginer ne sont pas si différents. La connaissance de la réalité est teintée d’imaginaire. Depuis les XVIe et XVIIe siècles, l’imaginaire est souvent considéré comme l’inverse de la réalité, ce qui est un traumatisme pour notre société. L’imaginaire est en fait un outil de constitution de la réalité.

Descartes notait qu’on conçoit un triangle sans avoir à l’imaginer, mais si on l’imagine, il devient présent à l’esprit. L’imagination demande un effort que ne demande pas l’entendement. Le concept de « triangle » est directement accessible, bien qu’inventé par l’homme. Comme le disait Kant, l’homme projette la structure de son esprit sur l’extérieur.

Le mathématicien Bill Thurston, qui a appris à voir en 3D puis en 4D et 5D, expliquait que penser est véritablement la même chose que voir. Pour un mathématicien, voir signifie penser de manière rapide et intuitive, pouvoir invoquer librement un objet comme s’il était là. La facilité d’accès et l’instantanéité comptent plus que la nature visuelle.

On peut ainsi « voir » des concepts comme la conscience. Si la notion de conscience devenait aussi accessible et intuitive que celle de « triangle », nous pourrions nous y connecter instantanément. Cela demande de devenir familier avec la conscience, de passer du temps avec elle, de la concevoir pour lui donner vie dans notre réalité.

La conscience et la souffrance

Si nous sommes familiers avec la conscience, nous pouvons changer notre manière de voir les phénomènes.

  • Vision habituelle : « Je n’arrête pas de penser, je n’arrive pas à méditer. » (Crée de la culpabilité, renforce le « je »).
  • Vision de la conscience : « Des pensées émergent dans la conscience. » (Plus de culpabilité, le « je » disparaît).
  • Vision approfondie : « La sensation de « je suis conscient » émerge elle aussi dans la conscience. »

Cette dernière manière de voir fonctionne bien car elle réduit considérablement le « je ». Moins il y a de « je », moins il y a de souffrance, de peur et d’hyperactivité. Le « je » est une interprétation implicite, nécessaire pour fonctionner dans la vie quotidienne, mais qui n’a pas besoin d’être omniprésent.

Quand on se situe dans la conscience elle-même, tout ce qui émerge (y compris la sensation du « je ») semble construit, transitoire et vaporeux. Ces identifications sont utiles, sauf celles qui nous détruisent. Plus on se tourne vers la conscience qui perçoit toute chose, moins de choses sont construites, et plus le calme s’installe. C’est le lâcher-prise : lâcher l’identification et l’intérêt pour les phénomènes qui émergent.

Si nous n’accordons pas notre attention à ce qui se présente, ces constructions ne sont plus nourries et se posent. L’attention, quand elle ne s’embarque pas dans les phénomènes, reste vaste.

Compréhension et transformation

Ce qui transforme, ce n’est pas seulement une belle expérience méditative. Beaucoup ont vécu des expériences révélatrices (accidents, pertes) sans qu’elles ne les transforment durablement, faute de compréhension au bon moment, dans le bon contexte. Il faut comprendre.

Revenir à la paix de l’esprit ne suffit pas. Il faut comprendre ce qu’est la paix de l’esprit, ce qui l’empêche, et ce qui se passe quand tout est vaste. Même de brefs instants de calme doivent être compris.

La manière de voir « je suis la conscience » ou « la conscience perçoit » est un outil puissant pour déconstruire la souffrance. Elle n’est peut-être pas ultime, mais elle fonctionne. Pour la développer, il faut de la curiosité, de la réflexion, des lectures, de l’écoute et de l’expérimentation en méditation.

Il faut qu’un feu brûle en nous : « Qu’est-ce que la conscience ? ». En méditation, se concentrer sur la respiration n’a pas pour but de connaître la respiration, mais de ressentir la conscience en lien avec elle-même. Quand nous sommes emportés par les pensées, nous perdons cette sensation.

Peu à peu, par la familiarité, la conscience devient intime et appelable directement, comme conduire une voiture devient intuitif. À ce stade, nous pouvons prendre cette perspective en toute situation, à tout moment.

La science actuelle ne peut prouver que la conscience est personnelle ou produite uniquement par le cerveau. C’est une hypothèse matérialiste. D’autres, les post-matérialistes, pensent que la conscience n’est pas un produit du cerveau. Rien ne prouve qu’elle ne soit pas une lumière unique filtrant à travers chaque existence.

La méditation qui va suivre est guidée selon ma propre pratique. Si vous avez d’autres mots ou méthodes, utilisez-les. L’important est de découvrir dans votre expérience ce qu’est la conscience, car cette manière de se voir construit moins de souffrance et apporte une acceptation évidente.