Les Visions qui Libèrent – Discours Sur Dukkha – La Souffrance 2
Voici la retranscription du discours contenu dans le fichier audio :
La deuxième partie, continuité un petit peu du discours qui a été commencé ce matin. Je repensais à cette histoire, une histoire il y a quelques années. Flo était là, Debbie était là. C’était un événement qu’on organisait avec Dharma Techno où on a fait deux jours dans un lieu qui s’appelle La Péniche, qui est un endroit assez intéressant pour faire une retraite de méditation parce que c’était des abattoirs avant. Et du coup, on était dans une pièce qui était toute carrelée en blanc dans laquelle ils abattaient. Et voilà, c’était une expérience assez intéressante. Et aussi, comme ce n’était pas une retraite, en fait, c’était un événement ouvert où les gens pouvaient venir. Les gens venaient un petit peu par curiosité aussi, pas autant aussi appliqués que peut-être dans une retraite de 5-10 jours. Et donc, c’était avec Dharma Techno et donc, on avait fait toute une journée de méditation et il y avait un cercle de retour le soir.
Et dans le cercle de retour, donc à un moment, la parole vient à un gars qui était très animé dans sa manière de parler et qui disait : « Oui, alors la question, c’était alors comment ça s’est passé pour vous ? » Et puis alors lui, il disait : « Oui, alors pour moi, c’était… C’était intéressant, mais bon, c’était un peu bizarre parce que moi, je venais de Dharma Techno. Techno, c’est organisé avec Spiral Tribe. Spiral Tribe, c’est ceux qui ont participé à créer les Rave Party, les Free Party qu’on a connus et qu’on connaît toujours en France. » Et donc, lui, il dit : « Ouais, alors Dharma Techno, donc quand même Techno avec Spiral Tribe, tout ça. Moi, je pensais en fait que la méditation, on allait se mettre en cercle. Et puis qu’il y allait avoir une espèce de circulation d’énergie ou je ne sais pas, un truc qui se passe entre nous et puis que ça circule, ça monte peut-être même en spirale et puis qu’il y ait des flammes ou un truc. » Enfin, le gars, en fait, il était venu parce qu’il pensait qu’il allait vivre une expérience énorme. Il venait chercher un truc, une expérience énorme. Et du coup, c’était rigolo. Et le lendemain, il n’est pas revenu, d’ailleurs. Parce que bon, après, c’est un peu bizarre. On s’assoit en silence et il ne se passe pas grand-chose, en fait.
Je pense que c’est un peu le reflet d’un malentendu, ou peut-être pas d’un malentendu, mais c’est ce qu’on comprend au démarrage de la méditation et puis qui après ça se transforme. Au début, on vient à la méditation parce qu’on cherche une expérience, on cherche une expérience quelconque, une expérience de libération, une expérience d’expérimenter plus de calme ou expérimenter moins de stress ou moins de… de sensations, d’émotions négatives. Ça peut être ça et ça peut s’arrêter là. Mais dans ce discours, ce que j’essaie de dire, c’est qu’il y a beaucoup plus que ça, la méditation. Ça peut être beaucoup plus que ça, la méditation. Et c’est quand c’est beaucoup plus que ça que ça devient une méditation spirituelle, à mon sens. Sinon, comme je le disais, c’est… Ça peut très vite devenir : moi, mon calme intérieur, mon bonheur. Je veux avoir plus de confort, moins de stress, plus de facilité dans la vie. Oui, c’est super. Moi, je suis aspiré et attiré par quelque chose de bien plus profond que ça. Et quand on parle de bouddhisme, quand on parle d’hindouisme, quand on parle de christianisme, quand on parle des religions, des spiritualités et tout ça, c’est de quelque chose de bien au-delà de juste vivre une vie sans stress. Il s’agit de tout à fait autre chose. Et donc, dans notre pratique, ça, il faut que ça soit clair, ce qu’on cherche. Il faut qu’on sache ce qu’on cherche de manière à ne pas s’arrêter à quelque chose de confortable. Parce que si on s’arrête à quelque chose de confortable, on est bloqué par une expérience, une expérience de confort. La méditation, c’est plus, ça peut. Ça peut être plus.
Il y a une autre histoire que j’aime beaucoup, une histoire de l’hindouisme. C’est l’histoire d’un sadhu renommé. Beaucoup de pratiques de méditation, les jhana, les étapes de concentration avec le huitième jhana qui est l’absorption totale, la disparition totale. Bref. Et ce grand sadhu vient, il est avec son disciple, il s’assoit à quelques distances du Gange. Il demande à son disciple, il lui dit : « J’ai soif, est-ce que tu veux bien aller me chercher de l’eau ? » Non, comme on est en Inde, il ne parle pas comme ça en Inde. Il dit : « Va chercher de l’eau. » « Udron, panido, panido, Udron. » Il voulait toutes les formules, « est-ce que tu voudrais bien, s’il te plaît, aller me chercher de l’eau ? » Non, il n’y a pas ça. « Panido. » Alors, le disciple part avec son petit récipient métallique pour aller chercher de l’eau. Et quand il revient, le grand maître, il est rentré en méditation profonde. Ça, on dit méditation profonde. Et il y reste 120 ans, puis il ressort après 120 ans de sa méditation profonde. Ça, c’est les histoires qu’on entend en Inde, on ne sait jamais trop quoi en faire en fait. Après 120 ans, il ouvre les yeux, il ressort et il dit : « Où est mon eau ? »
Et cette histoire-là, elle symbolise quelque chose, elle veut dire quelque chose. Il y a plusieurs manières de l’interpréter, mais une manière de la comprendre, c’est qu’il est plombé. Ce grand sadhu a plongé dans les profondeurs, dans les endroits les plus profonds et a été dans un état où tout s’arrête. Mais quand il revient, il revient à la même condition. Rien n’a changé. Ça peut symboliser ça. Rien n’a changé. Il revient avec la même pensée que celle qui était là juste 120 ans avant. Et quelque part, quand on parle de… Si nous, on se considère sur un chemin de transformation et de réalisation, à ce moment-là, c’est la question qu’on doit se poser. Qu’est-ce qui transforme ? Est-ce que juste, par exemple, pour ceux d’entre nous qui ont pas mal de pratiques, on peut aller dans des états extrêmement confortables assez rapidement, dans lesquels il y a peu d’émergence du soi, peu d’émergence de désir ? Quand on est bien posé, bien tranquille, bien calme, si l’idée d’une tasse de café arrive le matin, elle ne va pas m’attraper parce que je suis tellement bien là où je suis que je n’ai pas envie de cette tasse de café. Alors que d’habitude, je vais vite prendre la tasse de café. Mais si je suis à cet endroit-là, il y a quelque chose d’extrêmement plaisant là. Super, c’est vachement intéressant en fait. C’est vachement intéressant. Mais est-ce que c’est suffisant ? Est-ce que c’est libérant ? Est-ce que c’est libérateur ? Est-ce que le but de la méditation, c’est de découvrir un endroit comme ça et d’y revenir ? Ou est-ce qu’il y a ça dedans, mais est-ce qu’il y a plus ? Ce sont des questions qui sont importantes, parce que sinon on s’arrête. Beaucoup de gens s’arrêtent là. Mais alors, le terme « quête spirituelle », je trouve, n’est pas honoré, parce qu’il n’y a plus une dynamique de recherche.
Un ami à moi, qui dirige le centre… le spirituel Krishnamurti, Krishnamurti Center, certains d’entre vous le connaissent, on était en Inde ensemble, et Mukesh, je vois des sourires sur les visages, nous disait justement, nous y étions avec certains la dernière fois, qu’il prenait cet exemple, il disait par exemple quand on regarde le Gange, quand on regarde le Gange qui passe, parce que le Gange passe juste à côté du centre Krishnamurti. Il dit, on peut voir le dos d’un dauphin, parce qu’il y a des dauphins dans le Gange, oui, oui, le dos d’un dauphin. On peut voir le corps d’une vache avec le ventre en l’air. On peut voir un magnifique lever de soleil et les pêcheurs qui jettent leur filet. On peut voir des plastiques qui flottent, il y en a plein. Ou des fleurs, des offrandes de fleurs déposées par des pèlerins. Le soir, c’est des petites bougies qui flottent. Mais quand on regarde le Gange, on ne se dit pas : « Là, un dauphin, je voudrais qu’il reste, il faut qu’il reste, il faut qu’il reste. » On n’essaie pas de garder le dauphin. Il est là, hop, il passe. Le plastique passe, le corps de la vache passe. On ne se dit pas : « Ce magnifique lever de soleil, il faudrait qu’il reste comme ça. » Non, le soleil, il se lève et puis ça passe. Les pêcheurs, ils ne peuvent pas tout le temps jeter le filet. Les choses passent. Et on les laisse passer. Quand on regarde une rivière, les choses passent et on les laisse passer.
Et en méditation, alors pas en méditation d’une façon générale, mais dans ce qui est proposé, dans ce style de méditation, c’est l’idée, c’est de laisser passer les choses. Je me reprends parce que je vais dire « en méditation », mais c’est très difficile de généraliser la méditation. Parce qu’on peut dire aussi, en méditation, on peut saisir une émotion quand elle est là, au moment où elle est là. Par exemple, il y a de la colère ou de la tristesse. Et on va vraiment rentrer dedans. On va essayer de la ressentir, voir où on la ressent, l’explorer, devenir familier avec elle, voir sa relation avec la pensée, voir ce qu’elle inscrit dans le corps, la relation entre l’émotion, le corps, l’esprit, tout ça. C’est aussi de la méditation. Et là, on fige. Mais ici, non. Ici, l’idée, c’est de laisser passer. Ne rien arrêter, ne rien attraper. Et on n’attraperait pourquoi ? Parce qu’aucune pensée ne peut m’amener ce que je cherche. Aucune. Alors je ne m’engage pas dans la pensée. Aucune émotion ne peut m’amener ce que je cherche. Ce n’est pas ça que je cherche. Même une émotion, la plus belle des émotions, super, elle est là. Je ne vais pas non plus la repousser. Elle est là. Mais ce n’est pas ce que je cherche. Ce que je cherche, ce n’est pas une émotion. Un état d’esprit ? Non. Une sensation ? Non.
Si on regarde, pour ceux d’entre vous qui ont lu dans différentes spiritualités, déjà on a un peu les restes, j’ai envie de dire pour beaucoup, c’est des restes, le christianisme, parce qu’on a peut-être une éducation chrétienne, certains d’entre nous beaucoup, d’autres pratiquement pas. On n’en entend pas trop parler quand même. De nouveau, si on voit en Inde, la religion est partout. Ici, elle a été mise à la porte, un peu la religion de notre société. On croit bien et pour un mal, il y a beaucoup de choses à en dire, mais ce n’est pas le sujet. Mais voilà, on sait, par exemple, on parle de l’éternel, l’omniscient, quand on parle de Dieu, le non-né, le grand Un. Ce sont des termes, ça pointe vers quelque chose, ça pointe vers quelque chose qui n’est pas de ce monde, qui n’a pas de début, de fin, qui n’est pas justement impermanent, comme on l’a exploré le mois passé. Ça sous-entend qu’il est quelque chose qui n’est pas dépendant d’autre chose, qui ne dépend de rien. Ou dans le bouddhisme, Chang, le vieux Chang, si vous avez déjà lu les propos du vieux Chang, c’est magnifique, c’est super rigolo à lire et c’est d’une profondeur, je le mettrai dans la lettre. « L’esprit originel n’apparaît pas quand vous vous éveillez et ne disparaît pas quand vous dormez. » Une des phrases de ce livre, « l’esprit originel n’apparaît pas quand vous vous réveillez et ne disparaît pas quand vous dormez ». De quoi est-ce qu’il parle ? Il parle de quelque chose qui participe à notre être, qui fait partie de ce qu’on est, mais qui n’est pas du domaine de ce qui va et vient.
On en entend quand on s’intéresse à la spiritualité, on entend beaucoup de ce genre de choses. Un grand maître que j’aime beaucoup de la tradition Advaita, la non-dualité indienne, il va très loin dans la non-dualité. Une phrase : « Ce qui est réel ne meurt jamais. » On retrouve cette notion d’éternel, d’omniscient. « Ce qui est réel ne meurt jamais. Ce qui n’est pas réel n’a jamais vécu. » On fait quoi avec ça ? On ne peut pas vraiment comprendre de quoi il s’agit, mais on peut comprendre que là, on est dans le domaine d’une recherche de quelque chose qui est autre que de trouver une sensation de satisfaction à travers l’acquisition d’une chose, d’une expérience. On parle là de la possibilité de réaliser quelque chose qui est complètement transcendant, complètement au-delà. On parle alors à ce moment-là vraiment d’une recherche. Certaines traditions, comme dans le bouddhisme, ça va être la vacuité, la vacuité, rien, rien, absence totale, le vide complet, sauf que ce vide n’est pas vide, allez-y comprendre. D’autres traditions vont parler de nouveau de l’éternel, par exemple dans l’Advaita, c’est l’awareness, c’est l’attention, c’est traduit de plein de manières, l’attention, la conscience, la conscience qui se représente dans les trois états de sommeil, de veille et de rêve. Quelque chose qui est tout le temps là, quelque chose qui est plus nous-mêmes que tout le reste et qu’on ne voit pas, parce que ça ne disparaît jamais, parce que ça n’apparaît jamais.
Alors quand on pratique la méditation, et que c’est ça qu’on cherche, et pas juste des sensations agréables ou confortables, alors on ne s’arrête pas. Alors là, par contre, c’est une méditation, il y a une dynamique dans la méditation. C’est le vieux Cheng encore qui disait… Il est très sarcastique, c’est rigolo. Il parle à des moines, que des moines, alors qu’il les appelle « crétins ». Il les appelle crétins parce que… Et il leur dit : « Crétins, parce que vous avez entendu dire que l’ultime était immuable, vous êtes assis comme des bouts de bois insensibles. » Et il va les chercher un peu. Mais pour dire, voilà, la méditation, ce n’est pas juste se poser et qu’il ne se passe rien, de tomber dans… Il y a une dynamique de recherche, il y a une… Il y a un feu qui brûle. Et donc, on cherche quelque chose qui ne bouge pas, qui ne change pas, qui ne se transforme pas. Ou alors, on cherche l’absence de toute chose. Vous pouvez choisir ce qui vous correspond le mieux. Et on laisse passer tout ce qui a un début, une durée et une fin. C’est là et ça ne gêne pas que ça soit là. Mais on n’essaie pas de le maintenir parce que ce n’est pas ça qu’on cherche. On n’essaie pas non plus de le pousser au-delà, de le sortir de notre expérience. On pratique en fait la non-préférence. On n’a aucun intérêt à chercher une expérience agréable. Ce n’est pas ce qu’on cherche. Le Bouddha, s’il avait cherché une expérience agréable, il serait resté chez lui. Il a été s’asseoir à moitié nu dans les bois, se faire piquer par les insectes, à manger des racines. C’est ce qu’il cherchait.
Donc on ne cherche pas spécialement une expérience agréable. Ce qui veut dire que quand on regarde nos méditations, si on regarde en détail, je parle en détail maintenant, si on est bien attentif à ce qui se passe dans notre esprit, notre esprit est tout le temps en train de bouger en fonction de « j’aime » et « j’aime pas ». Dès qu’il y a une petite expérience qu’on aime bien, on veut que ça reste. Dès qu’il y a une petite expérience qu’on n’aime pas, on se réjouit que ça parte ou que ça passe. Une pensée qu’on aime bien, on la garde bien loin. Une pensée qu’on n’aime pas va générer… « Je ne veux pas rester avec cette pensée, il faut que ça parte » et tout ça. Et ça remue tout ce monde. Une douleur dans le dos, pourvu qu’elle parte. Elle est là. Moi, ce que je trouve super intéressant, c’est quand il y a une mouche. Quand il y a une mouche qui se met sur le visage. Vous avez déjà eu tout ça, si vous vous prêtez. Et du coup, qu’est-ce qui se passe en fait ? Elle est foutue la méditation ? Ou est-ce que c’est possible de se dire, en fait, ce qu’on cherche, est là tout le temps et ne dépend pas de l’expérience. On ne cherche pas le confort, on ne cherche pas à ce que ça soit plaisant. Et du coup, ce qu’on cherche est indépendant des circonstances. Si ce n’est pas agréable, ce n’est pas grave. On peut l’accepter, ça va partir. Si c’est agréable, c’est OK. Ça aussi, ça va partir. On ne choisit pas, on ne donne aucune préférence à aucune expérience.
Et du coup, quand il y a une mouche ou quand ça chatouille, alors moi ce que je fais déjà, parce que parfois ça nous prend par surprise, si on n’était pas trop présent, elle arrive là, ça fait… Et puis alors là, soit on n’était pas présent du tout et on se met une grosse claque, et puis on ne l’a même pas vu venir, soit directement dans la tête il se dit : « Ah là là non, j’espère qu’elle va partir », et puis on la sent qui marche un petit peu, et puis ce n’est pas possible, et puis on bouge le coin de la bouche, on essaie de souffler avec la narine et tout ça avant de bouger. Et puis, ou alors, c’est possible de se dire… Première chose à faire, dès que ça chatouille et qu’il y a une mouche, détendre le corps parce qu’il s’est tendu. Tout détendre, lâchez-vous. Et puis, diminuer la réactivité parce que directement, il y a cette espèce de réactivité. « Je ne veux pas que ça soit là, je veux que ça s’en aille. » Comme si ma méditation ne pouvait pas se produire parce que cette mouche est là. Comme si ce que je cherche, c’est quand c’est plaisant. Vous voyez, toujours, c’est automatique, c’est systématique. Et puis là, on peut détendre. Ne pas se concentrer spécialement sur cette sensation, ne pas focaliser dessus et la laisser être. Rester vaste, ne pas saisir, ne pas en faire tout un plat. Puis à un moment, elle se pose là. À un moment, elle s’en va. Là où je n’arrive pas, c’est dans l’oreille. C’est dur.
On entend dire des histoires, Ramana Maharshi, un autre grand maître de l’Advaita, qui est des années 1900, lui. Et donc, ce n’est pas des histoires, il y a des milliers d’années, qui ont pu énormément se transformer. On entend dire des gens qui disaient, quand il était en méditation, il restait plusieurs jours sans bouger. Il y avait des gens qui allaient le voir, il était dans une grotte, quand il était plus jeune, après il est descendu. Il y a des gens qui allaient le voir et qui enlevaient des insectes de son corps qui grignotaient. Il n’était même plus là. Il n’en était plus. Alors, on a été visiter, quand on faisait le voyage en Inde, on a été visiter la cave d’un… d’un sadhu qui allait, c’était une grotte, et dans cette grotte il y avait un tout petit chemin qui menait à une trappe, et alors on descendait, il l’avait construit lui-même, on descendait une petite échelle et on arrivait dans un endroit complètement dans le noir, on ne pouvait rien voir, on était dans une grotte qui était dans une grotte, à laquelle on pouvait accéder par un tout petit chemin. Et là, il savait qu’il n’allait pas avoir de tigre, que son corps n’allait pas être en danger, il se posait et puis voilà, il bougeait. Plein de temps, longtemps. Et là, ce n’est plus à propos de « ça c’est confortable, ça ce n’est pas confortable », on est ailleurs.
Une phrase du troisième patriarche zen, Sangtsan, qui illustre un petit peu ce que j’essaie de dire : « Le chemin suprême n’est pas difficile pour celui qui ne saisit ni ne choisit. Quand l’amour et la haine sont tous deux absents, tout devient clair et non déguisé. Mais faites la plus petite distinction entre les choses et le paradis et la terre se retrouvent séparés. » « Le chemin suprême n’est pas difficile pour celui qui ni ne saisit ni ne choisit. Quand l’amour et la haine sont tous deux absents, tout devient clair et non déguisé. Faites la plus petite distinction entre les choses et le paradis et la terre se retrouvent séparés. »
Donc en méditation, dans cette pratique de méditation, on pratique ça. On pratique la non-préférence. On ne choisit pas, on ne cherche pas une expérience. On ne cherche pas la satisfaction à travers une expérience. C’est autre chose qu’on cherche. C’est plus profond que ça. Et quand on regarde en détail, on voit qu’en fait, notre esprit est tout le temps en train d’essayer de maintenir les choses qui sont plaisantes et de repousser les choses qui ne sont pas plaisantes. Et dès qu’on le remarque, à ce moment-là, on peut se dire « Dukkha ». Parce que saisir les choses qui sont plaisantes pour essayer de les maintenir, crée une tension et une souffrance. Ça nous empêche de laisser notre méditation s’approfondir. Parce que ne pas vouloir que quelque chose qui est là soit là, refuser la réalité du moment, crée une souffrance. Dukkha. Les deux mouvements acceptés : ce moment est là, il est plaisant, aucun problème. Il s’en va, un autre moment arrive, aucun problème, aucun attachement, aucune saisie. À ce moment-là, qu’est-ce qui se passe ? L’esprit ne bouge plus. Et quand il y a un désintérêt parce que ce qu’on cherche ne se trouve pas dans des choses qui démarrent et qui s’arrêtent, alors quelque chose peut vraiment se poser. Vraiment se poser. Parce que l’esprit ne produit plus d’expérience. Il ne va plus produire de stimuli. L’algorithme s’arrête. Comme pour Facebook. Si on clique tout le temps « j’aime, j’aime, j’aime, j’aime », on en reçoit de plus en plus. Là, on désengage. On désengage notre esprit.
Ce qu’on cherche ne se trouve pas dans ce qui est observable. Ce qu’on cherche ne se trouve pas dans ce qui change. Ce qu’on cherche existe dans les moments plaisants, et ce qu’on cherche existe dans les moments qui ne sont pas plaisants. Qu’on vive un moment plaisant ou qu’on vive un moment déplaisant, ça n’a pas tant d’importance vu comme ça. Ce n’est plus du bien-être. Ce n’est pas du bien-être, ce n’est pas juste pour le bien-être qu’on médite. Ça peut se pratiquer depuis le tout début, tout début de notre méditation. Les pensées nous séduisent parce qu’on s’y accroche, parce qu’on pense qu’on va y trouver quelque chose. Et donc quand elles viennent, dans notre pratique, quand on pratique de cette manière-là, on peut les reconnaître. Elles ne peuvent rien nous apporter. Dans le quotidien, oui, ce n’est pas la même règle. Ce n’est pas la même chose. On ne cherche pas la même chose dans le quotidien. On a besoin de nos pensées, bien sûr. Mais là, ce n’est pas elles qui vont nous amener ce qu’on cherche. Puis quand il va y avoir des états plus profonds, plaisants, même certaines pensées, on pense à quelqu’un ou à une situation et on a une sensation d’amour, on a une sensation… belles et tout ça, là aussi on peut, on laisse partir, on ne s’attache pas. Ce n’est pas toujours, il y a des moments où on peut cultiver ça, bien sûr, mais il y a des moments où on doit aussi le laisser partir pour pouvoir aller voir plus loin, au-delà, transcender, chercher la source.
Et dans les moments où vraiment on en vient à ce que tout se pose et soit très calme, il y a une sensation par exemple d’immensité, d’un grand silence. S’il y a le moindre petit mouvement qui dit « j’aimerais que ça dure », alors on crée le temps, on crée le moment suivant, on crée le soi, la sensation de soi. Elle est encore là, il y a encore le petit truc qui s’agrippe. Il y a encore moi, l’expérience et le temps. Et là aussi, qu’est-ce qui se passe si on lâche, si on laisse partir l’attachement, l’intérêt, l’identification ? La manière de voir précédente qu’on a utilisée, Anicca, l’impermanence, qui nous permet de ne pas nous accrocher aux phénomènes parce qu’ils sont transitoires, parce qu’ils vont et ils viennent, et du coup, ce n’est pas la peine de s’y attacher. Ici, c’est une évolution, en tout cas, c’est une petite évolution qui inclut l’impermanence. Parce que les choses sont impermanentes, elles ne peuvent pas amener la satisfaction qu’on cherche. Ce sont des manières de lâcher prise, des manières de ne plus être emporté autant dans nos méditations.
Qu’est-ce qu’on a emporté dans nos méditations ? Emporté par cette pensée, c’est une TV 3D en fait, qui nous absorbe complètement, qui nous fait des films et on part dans toutes les directions, tout ça parce qu’on a des désirs et des fantasmes. Mais voilà, c’est une manière de lâcher prise sur tout ça parce qu’on sait que ce qu’on cherche, on ne va pas le trouver par là, c’est le lâcher prise qu’on apprend à travers ces manières de voir, c’est vraiment une manière de voir. Et à travers ce lâcher-prise, on peut arriver à ces profondeurs dans lesquelles peut-être un jour nous aussi on restera 120 ans sans bouger. Mais ce n’est pas suffisant encore. Ce n’est pas mal, quand même, ce n’est pas mal. Mais il reste cette notion de réalisation. Ce qu’on cherche, ce n’est pas juste l’expérience de la vacuité, de l’unicité. Ce qu’on cherche, c’est un truc un peu mystérieux qui s’appelle la réalisation. Ce n’est pas simplement d’aller et de vivre une expérience, il y a une notion de comprendre, mais pas juste une compréhension qui viendrait d’une réflexion, pas d’une philosophie. C’est un mariage entre une expérience et de la comprendre, de comprendre ce que ça veut dire dans notre quotidien. D’aller aussi profondément, là où rien ne bouge, et puis de voir. Le choix, le monde et le temps qui reviennent nous font comprendre comment l’aventure de l’existence se crée, comment la réalité nous fait comprendre et réaliser la nature de la réalité et la relation que nous on a avec le réel. Le réel étant, qu’est-ce qui se recrée ? Il se recrée le monde et la perception, mais il se recrée le corps, le désir, la sensation de séparation, les désirs, les émotions, la richesse. Tout ça revient. Tout ça n’était plus là. Et de voir tout ça revenir, on comprend comment ça est en partie une création. Là, il y a une réalisation qui transforme, pas juste l’expérience.
De nouveau, Nisargadatta Maharaj : « Ce qui crée notre souffrance, c’est l’ignorance de notre véritable nature. » Dans le bouddhisme aussi, l’attachement est dû à l’ignorance. Donc la libération est un chemin de connaissance. La connaissance fait… On a un mélange d’expérience et de compréhension de l’expérience. Et la connaissance vient parce qu’il y a une curiosité, une dynamique, une recherche. Pas une recherche d’être bien, pas une recherche de confort, pas une recherche de bien-être, une recherche de notre essence, peut-être on peut dire, une recherche d’ultime.
Et un petit mot de la fin, parce que c’est quelque chose qui arrive souvent et qui est à mon avis important de savoir, c’est que dans cette recherche, quand on pratique le lâcher prise de la sorte, on lâche prise sur la satisfaction rapide d’un état agréable, par exemple, pour voir ce que cet espace libéré fait. On se retrouve à des endroits de nous-mêmes qu’on méconnaît. On se retrouve dans des endroits de calme, par exemple, dans lesquels toute une partie de notre manière d’être habituelle n’existe plus, dans laquelle on s’apparaît à soi-même différent dans le sens où il y a beaucoup plus d’espace, où la surface de nous-mêmes est complètement absente. On s’apparaît à soi-même à des moments où il n’y a pratiquement plus de sensation physique. On n’existe plus à travers un nom ou une apparence physique ou un sexe masculin, féminin. On n’est plus ceci, on n’est plus cela. Toutes les couches de nous-mêmes ont disparu. Et il y a des moments où il y a une résistance ou une peur même. Ça arrive souvent. Quand trop de nous-mêmes, de ce qu’on connaît de nous-mêmes habituellement disparaît, on se retrouve dans des endroits qui sont peu familiers de nous-mêmes. Et si ça vous arrive, et c’est possible, je pense que c’est assez rare quand les choses s’approfondissent, de ne pas avoir des moments où… où il y a des hésitations à lâcher plus, déjà vous n’êtes pas obligé. Toujours moyen d’arrêter la méditation, d’ouvrir les yeux, ou sans ouvrir les yeux, juste de ramener un petit peu de l’image de soi et de l’idée qu’on a de soi. Parce que l’idée qu’on a de soi, quand elle s’arrête, on se perçoit différemment. On peut la remettre en branle, à travers la mémoire. Et aussi, je pense qu’il faut savoir que c’est normal, c’est juste normal d’avoir des moments où on a des petites résistances. On ne veut pas aller plus loin, alors que pourtant on voudrait bien, mais on ne veut pas quand même. Ces moments-là, c’est normal. Mais peu à peu, on va devenir familier. Si on va vers plus de calme, c’est-à-dire moins d’apparition du soi, du temps et des objets, ça va devenir familier, ça va devenir normal. Et puis on pourra aller encore un peu plus loin et un peu plus loin.
Je le dis parce qu’à chaque fois dans les questions, ça revient. À chaque fois dans les méditations, pour certains, à certains moments, la question s’est posée, l’expérience a été vécue. Une espèce de petit malaise, peur d’aller plus loin. Et aussi, et je le dis à chaque fois, je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un qui était resté coincé dans le non-soi. Jamais. Mais il y a déjà eu des histoires avec des drogues, mais en méditation, jamais. Voilà, donc je crois que c’est aucun risque. Vous pouvez tout lâcher. Ok, merci pour votre écoute. Et voilà, une petite pause pour le thé, pour se faire plaisir et se satisfaire avec des bonnes choses. Et puis après ça, on va se satisfaire avec rien en méditation. À tout à l’heure.
