Les Visions qui Libèrent – Discours Sur Anicca-L’Impermanence N°2
J’ai pris du temps cet après-midi pour réfléchir à l’angle que je voulais donner à cette discussion et à ce que je souhaitais vraiment apporter. Comme vous vous en rendez compte, c’est un sacré défi que j’entreprends ici : parler d’un Dharma qui comporte une grande part de métaphysique. Souvent, on aborde le Dharma sous un angle psychologique, mais ici, il s’agit de métaphysique, de la connaissance de l’être. C’est clairement un domaine qui me dépasse énormément ; c’est la question éternelle, le Graal.
Mon intention, dans ce partage avec vous, est d’ouvrir des questions ensemble. Je vous apporte mes compréhensions et mes recherches, mais le but final est de rouvrir des interrogations afin que vous entamiez, à votre manière, votre propre recherche. Se poser des questions profondes n’est pas facile. À un certain niveau, le Dharma peut être une manière d’aller vers un certain bien-être, une tranquillité de l’esprit. C’est un aspect de la pratique spirituelle. Mais il y a un autre aspect : revenir à la question « Qui suis-je ? » ou « Quelle est la nature de la réalité ? ». Là, nous sommes tout à fait ailleurs. Nous sommes dans cette question éternelle que l’on retrouve depuis des milliers d’années dans toutes les traditions.
Je fais mon propre chemin, je mène ma propre enquête, et je suis ici pour en discuter avec vous, pour vous apporter mes questions et mes compréhensions. J’ai décidé de commencer par un Dharma plus conventionnel, plus accessible, pour ensuite faire le pont vers cette perspective contre-intuitive sur la nature de la réalité.
Le pouvoir de l’interprétation
Je vais reprendre un exemple qui a été très révélateur pour moi lors d’une retraite en Autriche. Là-bas, nous faisons des retraites de ski de randonnée. Nous sommes hors piste, équipés de peaux de phoque synthétiques qui nous permettent de monter vers les sommets. Une fois en haut, nous retirons les peaux et descendons en hors piste. La marche dans la neige et le contact avec la nature ont un impact profond et apaisant sur l’esprit.
Ce jour-là, nous étions accompagnés d’un guide de montagne. Avant de partir, nous avons effectué la vérification du matériel de sécurité, notamment des appareils de recherche de victimes d’avalanche (ARVA). En cas d’avalanche, l’émetteur d’une personne ensevelie peut être détecté par les autres, qui passent leur appareil en mode récepteur. Lors du contrôle, chacun passe devant le guide ; un bip confirme que l’émetteur fonctionne.
Nous partons donc, marchant en silence dans nos traces, dans cette neige blanche et immaculée. Je suis le dernier de la file. Soudain, j’entends un petit bip, bip, bip. Je me dis immédiatement : « Quelqu’un a laissé son appareil en mode récepteur ; il capte les signaux des autres et émet ce son. Normalement, cela ne fait pas de bruit, sauf si l’appareil est dans la mauvaise position. » Ce bip me dérangeait. Ce silence était rompu par un son non naturel, une expérience désagréable.
Quelques secondes plus tard, en écoutant mieux, je me suis dit : « Non, ce n’est pas un émetteur, c’est un oiseau. » J’ai tendu l’oreille et j’ai entendu comme un petit oiseau qui faisait bip, bip. Je me suis dit : « C’est quand même extraordinaire. » Ma sensation et ma réaction à ce son avaient complètement changé.
Puis, quelques secondes après encore, j’ai réalisé : « Non, ce n’est pas un oiseau. C’est la chaussure de la personne devant moi qui fait ce bruit à chaque pas. » Une nouvelle fois, ma sensation a changé.
Cette expérience est très intéressante. Elle en dit long sur la façon dont l’esprit interprète. Le travail de l’esprit (je ne fais pas forcément de distinction claire entre cerveau et esprit) est d’interpréter toute chose. Il perçoit des signaux et les transforme en quelque chose de compréhensible. Au départ, il y a juste un signal dans l’air, une onde, une vibration perçue par l’oreille et transmise au cerveau. Le cerveau doit reconnaître. Son travail est de reconnaître. Directement, à la vitesse de la lumière, il dit : « C’est un bip ». C’est la perception pure. Immédiatement suit l’interprétation, puis la réaction : « J’aime », « Je n’aime pas » ou « Neutre ». Une réaction émotive suit l’interprétation dans la fraction de seconde.
Dans cet exemple, le cerveau a d’abord interprété d’une certaine manière, générant une atmosphère de tension. Puis l’interprétation a changé, et mon vécu a changé. Une troisième interprétation a encore modifié mon vécu. Cela nous donne une clé : nous vivons cela tout le temps, avec des exemples innombrables dans notre quotidien.
Vous avez sûrement déjà vécu ceci : vous êtes dans une pièce, un mouvement se produit sur le côté (peut-être le rideau bouge avec le vent), et vous croyez qu’il y a quelqu’un. Le cerveau interprète la perception à une vitesse fulgurante, provoquant un petit choc. Puis vous regardez et réalisez : « Non, c’est le rideau. » Il y a eu une mauvaise interprétation. En général, le cerveau ne fait pas d’erreurs graves ; il colle plus ou moins à une réalité conceptuelle nécessaire pour fonctionner. Nous avons besoin que le cerveau interprète les signaux de nos cinq sens pour nous donner une image cohérente du monde. C’est logique et nécessaire. Il est bon de savoir que cela fonctionne ainsi, mais à ce niveau physique, nous n’avons pas grand-chose à faire, sinon le constater.
L’interprétation psychologique et le changement de perspective
Passons maintenant à un niveau d’interprétation plus psychologique. Un autre exemple, très important pour moi, permettra de faire le lien avec là où je veux aller.
Il y a quelques années, j’étais en Inde, dans un endroit appelé Ajepal, où j’ai vécu des choses très importantes. Je m’y étais arrêté une semaine, seul avec un âne, au milieu du désert. Ce n’est même pas un village, mais un ensemble de temples anciens au milieu de nulle part. Je revenais sur ce lieu après peut-être vingt ans. J’étais assis sur un rocher, parmi des rochers ronds empilés et de vieux temples épars. Il y avait quelques grands arbres, car un puits d’eau s’y trouve, ce qui explique la présence de ces temples sacrés en plein désert.
Je voyais des singes jouer dans les arbres. C’était idyllique, un moment magnifique et hyper précieux. J’étais très conscient de la beauté de l’instant, très sensible, l’esprit posé. Soudain, au loin sur une piste, une Jeep est arrivée, musique à fond – comme toujours en Inde, le volume est poussé au-delà du maximum, distordant le son – avec plein de fumée. Sur le toit et à l’intérieur, une quinzaine d’élèves de 15-16 ans, tous en uniforme bleu scolaire.
La Jeep s’est arrêtée au chai shop (le salon de thé), à une centaine de mètres de moi. La musique tonnait. Les élèves sont descendus et ont commencé à grimper sur les rochers, venant vers moi, sans m’avoir vu. J’ai senti une tension monter en moi. Cela ne correspondait plus à mon moment de calme. Je craignais qu’ils me voient, car je n’avais pas envie de cela. Connaissant l’Inde, je savais quelles seraient les dix premières questions. Je voulais juste rester dans ce calme et j’espérais qu’ils repartiraient vite.
Mais ils sont venus vers les rochers. L’un d’eux m’a repéré du coin de l’œil et a lancé : « Oh là ! Là ! Un blanc ! » Comme une vague, la quinzaine de jeunes excités est arrivée autour de moi. J’ai d’abord senti cette tension intérieure : « Non, je n’ai pas envie de ça. » Puis je me suis dit : « Et si je voyais cela comme la vie qui vient à la rencontre de la vie ? »
J’ai changé de perspective. Au lieu d’être « moi, Denis, vivant un moment important », je me suis dit : « C’est la vie qui rencontre la vie. » Je suis la vie, eux sont la vie aussi. C’est une rencontre de la vie avec la vie. En changeant cette perspective, mon expérience a changé. L’atmosphère s’est transformée. Ce n’était plus un problème. J’avais une quinzaine de jeunes super excités autour de moi, voulant se prendre en photo, me posant les classiques : « What’s your name? Where do you come from? Are you married? » (Comment t’appelles-tu ? D’où viens-tu ? Es-tu marié ?).
En fait, c’était super agréable. C’était un très beau moment. Je me suis pris au jeu, leur posant des questions à mon tour, tout en restant intérieurement très posé et calme, non submergé par l’expérience. Puis ils sont repartis. Mon expérience est redevenue plus linéaire.
Si cela a pu se passer ainsi, c’est parce que j’ai pu changer de perspective. J’ai accepté l’impermanence. Ce moment était beau, mais il n’a pas duré ; il s’est transformé. Plutôt que de rentrer en résistance, j’ai trouvé une manière de voir qui fonctionnait mieux. Ma manière de voir initiale était : « Je veux que cette expérience reste, je m’y accroche, je ne veux pas de celle qui arrive. » J’ai alors trouvé une raison, une perspective qui me permettait de voir la beauté de cette nouvelle expérience.
Les deux sont vrais. Ce n’est pas une question de vrai ou de faux, mais de trouver la manière de voir qui nous permet d’être au mieux dans la situation, de fonctionner au mieux, d’être le plus ouvert possible, de souffrir le moins possible, d’accueillir et d’être le plus juste, le plus aimant.
Ces deux exemples montrent comment, à travers le concept et l’idée, notre ressenti change. Notre expérience d’une situation dépend de la manière dont nous la concevons. Il n’y a pas de réalité vécue indépendamment d’un concept et d’une interprétation. Comme le disait Rob (dont j’ai parlé dans l’introduction du premier discours), aucune perception n’existe indépendamment de l’interprétation.
Neurosciences et nature de la réalité
Récemment, je lisais un livre de Matthieu Ricard en discussion avec le neuroscientifique allemand Wolf Singer. Les neurosciences ont fait d’énormes progrès ces 15 à 20 dernières années, permettant de mesurer presque toute l’activité cérébrale. Ils arrivent à des conclusions fascinantes.
Wolf Singer explique que le cerveau compare les signaux émis par nos organes sensoriels à la base de connaissances du monde qu’il possède. Cette connaissance est a priori : elle n’est pas entièrement acquise avec le temps, mais l’architecture cérébrale est déjà en place à la naissance, formatée pour interpréter d’une certaine manière. Cette connaissance est aussi implicite : nous ne sommes pas conscients qu’il y a cette interprétation. Le cerveau reconstruit ce qui nous apparaît comme la réalité.
Comment recevez-vous cela ? Est-ce que cela ferme quelque chose en vous (« À quoi ça me sert ? », « C’est trop compliqué ») ou est-ce que cela ouvre ? L’idée ici est d’ouvrir de nouvelles questions sur la réalité de la réalité que nous percevons. Sans ces questions, l’approche du Dharma que je veux introduire n’a pas de sens. Si nous sommes certains que la réalité perçue existe objectivement, indépendamment de notre perception, nous ne pouvons pas accéder à cette introspection.
Le but est de réouvrir des questions, de fragiliser des certitudes implicites que nous ignorons même avoir.
Un enseignement très connu de Bouddha, le Chittamatra, dit que les choses apparentes, toutes les choses extérieures à l’esprit, n’existent pas. C’est un enseignement qui a été très questionné. Souvent, le discours du Bouddha était plus nuancé (« ni existant ni non existant »), mais ici, il va à l’extrême pour secouer les certitudes : « Les choses apparentes extérieures à l’esprit n’existent pas. Elles sont l’esprit dans différentes formes qui apparaît à lui-même. Les corps, les objets, les lieux, toutes ces choses sont l’esprit seulement. »
Le Sutra Garima Nanda et la perception de l’impermanence
Je vais lire deux extraits d’un texte très inspirant, le Garima Nanda Sutra, issu d’un discours entre Bouddha et son disciple Ananda. Ananda avait une mémoire phénoménale ; il suivait Bouddha partout pour retenir ses enseignements oraux.
Dans ce texte, Bouddha parle de dix perceptions libératrices. J’ai choisi celle de l’impermanence (Anicca). Bouddha demande : « Et qu’est-ce que la perception de l’impermanence, Ananda ? » Il répond : « En cela, un Bhikkhu (un moine), s’étant rendu dans la forêt, au pied d’un arbre ou dans un local vide, considère ceci : la forme est impermanente. Le ressenti est impermanent. La perception est impermanente. Les constructions mentales (les phénomènes mentaux) sont impermanents. La conscience est impermanente. » Il demeure ainsi à observer l’impermanence dans ces cinq agrégats d’attachement (ou d’accumulation, parfois traduits par « solidification »).
Méditer, dans ce texte, signifie « considérer ». Ce n’est pas juste être dans le moment présent tel qu’il est ; il y a un mariage entre le concept de l’impermanence et la perception directe de celle-ci. C’est là que c’est fin. Il n’y a pas d’expérience sans concept. D’ailleurs, dans la Genèse, il est dit : « Au commencement était le Verbe (le Logos) ». Le lien entre le concept et l’expérience, entre le concept et la perception, n’est pas clair pour la physique actuelle non plus. Est-ce que le monde existe de façon objective ? Est-il dépendant de la perception ?
L’expérience de la physique quantique (la dualité onde-corpuscule) montre que la matière se comporte comme des particules quand elle est observée, et comme une onde quand elle ne l’est pas. Quand je parle de concept ici, je parle de la conception, de la manière dont on conçoit, avec une notion de création. Dans quelle mesure nos concepts sont-ils créateurs ?
Plus loin dans le même texte, dans le passage sur « La présence de l’esprit sur la respiration », Bouddha explique : « Un Bhikkhu, s’étant rendu dans la forêt, au pied d’un arbre ou dans un local vide, s’assoit, jambes croisées, le corps droit, et met en place sa présence d’esprit en tant que priorité. Il s’entraîne de cette manière :
- « J’inspire en contemplant l’impermanence. »
- « J’expire en contemplant l’impermanence. » »
On reconnaît ce que nous avons fait tout à l’heure. La respiration est la base qui maintient l’ancrage. Mais ici, le but n’est pas simplement d’apaiser l’esprit pour lui-même. Le but est de contempler l’impermanence. Il s’entraîne ensuite :
- « J’inspire en contemplant le détachement. »
- « J’expire en contemplant le détachement. »
Dans mon interprétation, Bouddha décrit un processus : quand, ancré dans notre respiration, nous amenons intensément à notre conscience la réalité de l’impermanence, un détachement vient naturellement. La saisie habituelle sur les choses (vouloir que les pensées plaisantes continuent, que les déplaisantes s’arrêtent, que la douleur disparaisse) se relâche. Sachant que tout est impermanent, on perd naturellement la tendance à s’y accrocher.
Le texte continue :
- « J’inspire en contemplant la cessation. »
- « J’expire en contemplant la cessation. »
Parce qu’il y a un détachement (un désintérêt pour la recherche de satisfaction dans les phénomènes changeants), la cessation s’installe. La cessation de quoi ? C’est graduel. C’est la cessation de l’expérience de soi. Les processus psychologiques s’arrêtent, l’activité mentale se tait. Une partie de l’image de nous (personnalité, histoire, tendances) n’est plus là. Il reste une présence dénuée, universelle, moins spécifique, moins « moi ». Il y a aussi la cessation des phénomènes. Si nous ne disons plus « je veux ça, je ne veux pas ça », les phénomènes arrêtent de se présenter comme tels. Enfin, il contemple la cessation de la perception du temps. L’impermanence, le temps et les objets se construisent et disparaissent ensemble.
L’objectif : Connaissance et Libération
L’impermanence a un aspect libérateur qui nous permet de mieux fonctionner au quotidien et d’apaiser l’esprit. Mais nous ajoutons une intention : utiliser la vision de l’impermanence pour générer un détachement, qui entraîne une cessation. C’est la compréhension de ce phénomène qui est libératrice, pas seulement l’expérience. Une expérience de cessation, si elle n’est pas comprise, peut être reproductible mais pas totalement libératrice.
Quand on voit comment l’identité, le temps et la perception des objets vont et viennent, on commence à connaître le fonctionnement de la réalité. Comme le disait le sage Aryadeva : « Celui qui voit la réalité atteint la demeure suprême. Mais celui qui entreperçoit juste un petit bout de la réalité en bénéficie déjà énormément. »
Il est important de cultiver cette compréhension en observant les phénomènes. Ce n’est pas seulement être en contact avec l’instant présent pour apaiser l’esprit (ce qui est grandiose et nécessaire), mais entrer dans un processus de connaissance.
Je vois deux objectifs liés à l’impermanence :
- La familiarité : Voir l’impermanence encore et encore jusqu’à ce que cela devienne une évidence, une capacité par défaut. Grâce à la neuroplasticité, si nous sommes attentifs régulièrement à l’impermanence, l’esprit s’y habitue. Nous pourrons voir toute chose avec ces « lunettes »-là, ce qui réveille la vie et permet de voir la beauté des choses fragiles.
- La paix et au-delà : Atteindre une certaine paix de l’esprit. Mais ici, la paix n’est pas le but ultime. Le but ultime est de voir ce qui se passe quand l’esprit est paisible. Qu’est-ce qui se transforme ? Qu’est-ce qui n’apparaît plus ? Quand l’esprit ralentit, qu’est-ce qui disparaît ? Ce qui disparaît nous apprend ce qui est dépendant de l’esprit, ce qui existe quand l’esprit est actif et n’existe pas quand il est à l’arrêt.
Il serait étonnant que tout le monde soit intéressé par cette deuxième option métaphysique. Nous avons des affinités différentes. Peut-être que la pratique de l’impermanence pour elle-même vous suffit, et c’est très bien. Si le simple fait de poser l’esprit vous procure un « Waouh ! », c’est super. Pour ceux en qui cette recherche de la nature de la réalité résonne, il faut nourrir ce feu, chercher des informations dans toutes les directions.
